Tribune de l’Ambassadeur de France parue dans le quotidien « Izvestia » (22 décembre 2010)

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L’année de la France en Russie et de la Russie en France s’est achevée le 8 décembre dernier par un magnifique spectacle au théâtre du Bolchoï, mettant un terme officiel à douze mois d’un dialogue intense et fécond entre nos deux pays. Pour la première fois, ceux-ci s’étaient mis d’accord, à l’initiative de nos Présidents, pour élaborer et conduire un ambitieux programme de manifestations culturelles, économiques, sociales et politiques, destiné à consolider notre amitié. Nouveau départ dans notre relation, ces « années croisées » ont aussi marqué un aboutissement, à partir duquel elle devra se développer à l’avenir. Le premier bilan que l’on peut en tirer est, je crois, très satisfaisant, et porteur d’espoir pour l’avenir de la relation franco-russe.

L’histoire de celle-ci est ancienne, puisqu’on peut la faire remonter au mariage de la princesse Anne Iaroslavna, épouse du roi Henri Ier et reine de France de 1051 à 1060 ; mais c’est à partir du XVIIIe siècle que la relation franco-russe prend le caractère privilégié qu’elle connaît encore aujourd’hui. C’est avant la Révolution française que les écrits des auteurs et philosophes français se diffusent en Russie, que Diderot rend visite à l’impératrice Catherine II, que des précepteurs viennent par centaines en Russie enseigner la langue et les manières françaises à la noblesse russe ; la guerre de 1812 n’interrompra pas ces relations, qui déboucheront sur l’alliance de 1893. Dans la France du XIXe siècle, le roman russe popularisé par le traducteur de Pouchkine, l’écrivain Prosper Mérimée, connaît son apogée avec les œuvres de Dostoïevski et Tolstoï. Les Ballets russes présentés à Paris en 1911 soulèvent l’enthousiasme du public parisien avant de conquérir l’Europe ; les peintres et illustrateurs russes émigreront en masse à Paris, alors capitale mondiale de l’art, et influenceront durablement la création française du XXe siècle. La révolution de 1917 mettra un terme à l’alliance franco-russe et à ce courant d’échanges si dense, mais ne signifiera pas l‘interruption de nos liens, puisque la France rétablira dès 1924 ses relations diplomatiques avec l’URSS, et participera à la deuxième guerre mondiale sur le front de l’Est en envoyant l’escadrille Normandie-Niémen combattre dans le ciel russe : c’est toujours avec émotion que je visite les nombreuses écoles Normandie-Niémen qui célèbrent dans toute la Russie le souvenir des sacrifices de nos aînés et de leurs frères d’armes russes, à laquelle la France a rendu hommage à l’occasion de la Fête de la Victoire cette année. A partir des années 1960, la politique d’indépendance nationale du général de Gaulle permet à la France et à l’URSS, en dépit de la guerre froide, de développer leurs relations, ce qui se matérialisera notamment par le lancement d’une ambitieuse coopération spatiale qui fêtera bientôt son demi-siècle et par une diffusion privilégiée de la culture française en Russie, symbolisée par les figures de Mireille Mathieu et de Joe Dassin, d’Alain Delon et de Jean-Paul Belmondo. La fin de la guerre froid a donc tout naturellement conduit à la reprise par nos deux pays d’un dialogue politique nourri, matérialisé par de nombreuses coopérations et rythmé par des rencontres régulières de nos présidents, de nos premiers ministres et de nos ministres des Affaires étrangères, où sont évoqués tous les grands problèmes du monde d’aujourd’hui et de demain : lutte contre les menaces sur notre sécurité comme le terrorisme, la prolifération nucléaire ou la piraterie, réforme de la gouvernance financière mondiale (c’est dans cette esprit que la France conduira sa présidence du G8 et du G20 l’année prochaine), lutte contre le réchauffement climatique et les menaces sanitaires globales…Nos deux pays ne sont pas toujours d’accord sur tous les sujets, mais le plus important est qu’ils soient toujours capables d’en discuter franchement pour surmonter leurs différends.

L’année France-Russie n’aurait pas été possible sans cette riche histoire que nous avons en partage, qu’elle avait aussi pour objectif de célébrer. Mais cette année avait pour but de présenter aux publics français et russe nos deux pays dans leur réalité d’aujourd’hui, de célébrer la vigueur de leur création contemporaine et d’explorer de nouveaux champs d’action de notre coopération. Près de 400 manifestations ont été organisées dans nos deux pays, dans une centaine de villes différentes, pour présenter aux Russes et aux Français les multiples facettes de la Russie et de la France d’aujourd’hui, au-delà des clichés et des idées reçues qui, nous le savons tous, ont malheureusement la vie dure.

Je crois pouvoir affirmer que cette année France-Russie a été un grand succès dans nos deux pays. 5 millions de personnes ont assisté aux différentes manifestations organisées dans nos deux pays, sans compter les millions de téléspectateurs. Les expositions « Sainte Russie » au Louvre et « Chefs d’œuvre du musée Picasso » à l’Ermitage et au Musée Pouchkine, les représentations de la Comédie française et de l’Opéra de Paris en Russie et de l’orchestre du théâtre Mariinsky en France, le Train des écrivains sur la ligne du Transsibérien, la création du ballet d’Angelin Preljocaj, l’exposition nationale russe au Grand Palais, le festival « Sibérie inconnue » à Lyon ont attiré des centaines de milliers de visiteurs ou de spectateurs ; mais au-delà de ces manifestations officielles, je voudrais aussi mentionner ici les quelques 3 000 manifestations non officielles d’une année qui a vu se mobiliser avec un exceptionnel dynamisme tout le tissu associatif de nos deux pays. Sans l’enthousiasme et l’énergie des acteurs de tous ces projets, le succès de cette année n’aurait pas été possible, et c’est à eux que vont nos remerciements, comme ils vont à tous les mécènes français et russes qui ont contribué à la réalisation de ces projets, et à tous ceux qui par leur engagement ont rendu possible cette grande fête franco-russe.

La culture a été au centre de cette année, car elle constitue la base de notre relation. C’est grâce à ces liens culturels étroits que nous entretenons depuis trois siècles que notre relation politique et économique a pu atteindre la qualité qui est la sienne aujourd’hui : partenaires au sein du Conseil de sécurité et du G20, la France et la Russie travaillent de concert à l’édification d’un monde plus sûr, plus juste et plus prospère ; nos relations économiques n’ont de cesse de se développer, et sont désormais sur le point de revenir à leur niveau d’avant crise : la France est aujourd’hui le 5e investisseur en Russie, et nos échanges commerciaux ont été multipliés par cinq au cours de la décennie passée. Ce sont aussi ces succès que l’année France-Russie a voulu célébrer et encourager, de même que les échanges entre jeunes, les échanges d’étudiants et de chercheurs, ou notre coopération scientifique et spatiale. Autant de domaines pour lesquels, j’en suis sûr, l’année France-Russie constituera plus un tremplin, afin que nos deux pays poursuivent leur travail commun pour relever les défis du XXIe siècle.

Jean de Gliniasty

Ambassadeur plénipotentiaire et extraordinaire de la République française en Fédération de Russie

publié le 23/12/2010

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