Tourisme - Audition de M. Laurent Fabius

Audition de M. Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères et du Développement international, devant la commission des Affaires économiques du Sénat
Paris, 29 octobre 2014

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Le tourisme est une mine d’or extraordinaire pour la France. Nous devons l’exploiter davantage. Les économistes diraient que notre pays dispose d’un avantage comparatif en matière de tourisme, car c’est le plus beau pays du monde. Dans le classement des destinations qui font rêver, la France est au premier rang - sur 193 pays. Mais certains de nos concurrents sont très bons, comme l’Italie et l’Espagne, qui nous talonnent. Et nous avons aussi des points faibles et des défauts, la qualité de l’accueil, par exemple. Le Premier ministre m’a confié le secteur du tourisme. On compte 1 milliard de touristes à travers le monde chaque année. Dans 15 ans, ils seront 2 milliards. Nous devons nous organiser pour y faire face. Tel était par exemple le but des Assises du tourisme qui ont montré l’enthousiasme des professionnels du secteur. Matthias Fekl travaille avec eux et le constate en permanence. L’évolution de la nomenclature budgétaire suit les nouveaux rattachements de compéten ces. Atout France est ainsi désormais intégré dans mon budget.
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(Interventions des parlementaires)

Les Assises du tourisme ont été un rendez-vous satisfaisant pour les professionnels du tourisme. Si bien que nous avons prévu d’en organiser chaque année pour faire le point sur les difficultés, les avancées. Nous commencerons dès la fin de l’année prochaine. Le Conseil de promotion du tourisme rassemble aussi bien des sénateurs -M. Luc Carvounas y siège- que des professionnels du tourisme, comme M. Bazin, patron d’Accor, des restaurateurs, des responsables syndicaux, etc. Il est animé par Philippe Faure. Cinq ou six sujets sont passés en revue, tels que gastronomie et œnologie, la formation, le rôle de l’Internet, destinations et marques, hôtellerie et tourisme d’affaires, ou bien encore l’accueil. Un rapport de synthèse sera publié en début d’année prochaine.

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Si l’on veut développer le tourisme, il faut délivrer plus de visas. La situation s’est beaucoup améliorée : en Chine, par exemple, 56 % de visas supplémentaires par rapport à l’an dernier. D’ici quinze à vingt ans, il y aura 500 millions de touristes chinois. Pour l’instant, nous en accueillons 1,5 million, sachant qu’un Chinois dépense 1 600 euros en moyenne lors de son séjour en France. Nous avons besoin de recruter des agents pour traiter les demandes de visas : cela est délicat quand la tendance est à la réduction de l’emploi public. J’ai obtenu ce matin du Secrétaire d’État au budget, Christian Eckert, la mise en place d’une procédure spéciale pour garantir un certain nombre d’emplois dont une partie bénéficiera à Atout France. C’est une agence peu dotée, si on la compare à ses homologues espagnole ou italienne.

Nous avons lancé une opération « Goût de France » ou « Good France » : le 19 mars prochain, dans le monde entier, 1 500 restaurants serviront de la cuisine française. Tous nos ambassadeurs en poste convieront ce jour-là à dîner les notables locaux. L’opération est parrainée par Alain Ducasse. Au même moment se déroulera un repas à Versailles : les ambassadeurs du monde entier en poste à Paris seront invités à déguster notre cuisine. La gastronomie est un ambassadeur extraordinaire pour la France. Talleyrand, dans une note conservée au Quai d’Orsay, suppliait son ministre de lui envoyer « moins d’instructions et plus de casseroles ».

(Interventions des parlementaires)

Je suis à 150 % d’accord avec votre analyse. Bien que nouveau dans ce domaine, je sens les choses comme vous. Nous avons des atouts, mais nous ne sommes pas les seuls. L’Espagne attire 25 % de touristes en moins, mais engrange 20 % de revenus de plus...

Je dirais que notre avantage comparatif réside dans la diversité de ce que nous avons à offrir. Si tous les touristes se concentraient à Paris pour voir la Joconde, la malheureuse n’y résisterait pas, et nous nous priverions de toutes les beautés que compte le reste de la France. Récemment, je me suis rendu à Marseille pour la première fois depuis un long moment : c’est un lieu sublime !

Je parcours 40 000 kilomètres par mois, et je peux vous assurer que peu de sites dans le monde sont aussi beaux. Marseille -pour ne prendre que cet exemple, mais je pourrais en trouver dans tous les départements que vous représentez- devrait accueillir bien plus de touristes qu’elle ne le fait actuellement. Jouons la carte de la diversité.

La diversité, cela s’organise. L’accueil est décisif, surtout dans les gares et les aéroports. C’est le premier et le dernier contact avec le pays visité. Lorsqu’aucun panneau ne souhaite aux visiteurs la bienvenue dans leur langue, que les couloirs d’aéroport qu’ils empruntent sont tristes, qu’il leur faut patienter interminablement aux douanes, que l’autoroute est embouteillée et les rues d’une saleté repoussante, alors il faut s’émerveiller que 83 millions de touristes internationaux nous rendent visite ! On nous dit les meilleurs au monde : nous ne le sommes pas. Faisons en sorte que la bonne image de la France à l’étranger devienne réalité.

Les clientèles ont changé, c’est vrai. J’ai échangé récemment avec Jack Ma, fondateur d’Alibaba, site chinois de e-commerce qui reçoit chaque jour 100 millions de connexions. Il vient d’être introduit à la bourse de New York, faisant de son président l’homme le plus riche de Chine. Il a lancé il y a deux semaines à peine Alitrip, nouveau site de e-tourisme, signe que les Chinois ne se déplacent plus en groupe, et sont désormais demandeurs de prestations individualisées. Nous devrons être capables de répondre à leurs attentes.

L’obsolescence des équipements est un vrai problème. Nous regardons les choses avec la Caisse des dépôts et consignations pour y remédier. Certaines stations de ski, en particulier, construites dans les années soixante-dix, ont vieilli. Il faut se mettre au niveau de ce que les clients attendent.

Le budget d’Atout France n’est pas négligeable. Certes, dans la situation où sont les finances publiques, on ne fait pas de miracles. Nous essaierons de l’aider.

Nous avons tous désormais le réflexe de naviguer sur les sites de Booking ou d’Expedia pour réserver un hôtel. Auparavant, ces sites prélevaient 5 % de commission ; désormais celle-ci atteint plutôt 20 % ou 25 %, parfois jusqu’à 50 %. Il faudrait qu’un gros industriel français se lance sur ce marché, sans trop amputer les ressources des professionnels du secteur. Cela demande des fonds. Accor a son propre système ; la SNCF a essayé, sans succès. Je vois dans le rachat de Lafourchette par Tripadvisor une forme de confiscation de valeur ; nous devons réagir.

Oui, il convient de mettre l’accent sur les destinations phares. Des placards publicitaires défraîchis vantant, à New York, des localités françaises dont nous-mêmes n’avons jamais entendu parler, cela ne peut pas marcher. Churchill disait pendant la guerre : « nous ne nous battons pas seulement pour la France, nous nous battons également pour le champagne ! » ; il faut faire de nos destinations des marques reconnues. Nous avons besoin de vaisseaux amiraux - pas de bulldozers. La diplomatie est essentielle. Nous avons fait le choix de confier le « chef de filât » du tourisme à la région, mais elle travaillera en liaison avec les comités locaux. Nous avons déjà reçu un certain nombre de propositions de contrats de destination. Atout France fera le choix ; une première liste sera publiée le 4 novembre.

(Interventions des parlementaires)

Concernant les touristes chinois, nous avons pris des mesures pratiques. Depuis le 29 janvier 2013, les visas sont délivrés en 48 heures. Mon homologue allemand a reconnu que nous leur avions ainsi damé le pion... Résultat : leur nombre a progressé de 56 %. Il faudra faire pareil avec les touristes indiens.

S’agissant de l’ouverture de commerces le dimanche, nous parlons bien sûr des zones touristiques. Il y a quelques années, on se disait que le pouvoir d’achat n’était pas extensible et que l’ouverture des magasins le dimanche se traduirait seulement par un déplacement de la consommation d’un jour à l’autre. La situation a changé. Les touristes qui trouvent les magasins fermés le dimanche ne reviennent pas le lundi. Du reste, les tours opérateurs prévoient que le dimanche se passe en Angleterre, pour le shopping. On observe aussi que les achats sur Internet connaissent un pic le dimanche. Ce sont des évolutions dont on doit tenir compte. L’essentiel est que le travail le dimanche soit strictement encadré, qu’il repose sur le volontariat des salariés et s’accompagne de primes. Le patron des Galeries Lafayette se dit prêt à recruter immédiatement 600 personnes et à payer double les volontaires ! La loi sur l’activité économique et la croissance que prépare Emmanuel Macron comp rendra des dispositions sur cette question. Le travail le dimanche ou le soir devra faire l’objet d’une compensation et respecter la règle du volontariat. Les petits commerçants qui étaient déjà ouverts dans ces zones seront exonérés de l’obligation de compensation qui pourrait déséquilibrer leurs résultats. A ce stade des arbitrages, seules les entreprises de plus de 11 salariés seraient concernées par l’obligation.

Cette possibilité doit être également donnée aux commerces situés dans les grandes gares, qui ne bénéficient pas du régime applicable dans les aéroports. Cela peut représenter quelques milliers d’emplois. Dans le même ordre d’idées, je me bats pour améliorer l’accueil des voyageurs dans la gare du Nord, qui en accueille 700.000 par jour et nous relie à Londres par l’Eurostar. La comparaison entre la gare Saint-Pancras et la gare du Nord n’est pas à notre avantage... Sur ce sujet, j’ai besoin de votre aide ! Encourageons le patron de la SNCF et la maire de Paris à faire bouger les choses.

Je vous rejoins sur la gastronomie et le développement de l’oenotourisme. Il faut également des capacités d’accueil. Un gros travail reste à faire. Florence Cathiard, propriétaire des Sources de Caudalie, a été élue présidente du Conseil supérieur de l’œnotourisme. Il y a là une perspective extraordinaire : allons-y !
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Les mots-clés : tourisme, Fabius, Good France

publié le 05/11/2014

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