Les relations franco-russes et la mission de ce consulat général en Oural

Je suis arrivé à Ekaterinbourg début décembre et apprends le russe depuis le mois d’août. Même si votre langue comporte de nombreux mots empruntés au français, très utiles dans la vie courante d’un Français fraîchement arrivé dans l’Oural, comme « sourpriz » ou « kachmar », mais aussi « gastronom », « chanson », je ne me sens pas tout à fait encore à l’aise pour pouvoir vous prononcer ma conférence – qui n’est pas écrite – en russe. Veuillez m’en excuser, et remercier Youlia, ici, pour la traduction qu’elle va vous faire.)
Ce qui me frappe depuis mon arrivée en Russie début décembre c’est la profondeur des liens entre nos deux pays, y compris en Oural, la fascination réciproque entre nos deux peuples.
Nous sommes à « l’heure diplomatique », je vous parlerai donc des relations entre la France et la Russie. Mon exposé comportera trois parties :
-  Les origines historiques de cette amitié,
-  Nos relations franco-russes actuelles avec leurs divergences ;
-  Enfin ce que je compte faire en Oural.

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I. Les origines historiques de cette amitié :
Lors de sa longue visite historique à Moscou en 1966, le Général de Gaulle affirmait dans un discours : « Depuis les temps très lointains où naquirent nos deux nations, elles n’ont cessé d’éprouver l’une pour l’autre un intérêt et un attrait tout à fait particuliers (…), une considération et une cordialité réciproques que n’ont brisées, depuis des siècles, ni certains combats d’autrefois, ni des différences de régime, ni des oppositions suscitées par la division du monde ».
C’était, je vous le rappelle à l’époque du rideau de fer.
Et ce n’était que trois-cents ans après que le Roi Louis XIV, recevant une demande de rencontre de votre Tsar Pierre le Grand aurait décliné, Pierre n’étant que le souverain « d’une nation méprisée et entièrement ignorée pour sa barbarie ».
Peu d’années après, en 1717, il fut cependant reçu à Versailles à la Cour de France par le Régent et Louis XV, arrière-petit-fils de Louis XIV, qui lui réserva un accueil chaleureux. Il visita tout ce qu’il put en France pour s’en inspirer et moderniser la Russie : très curieux, notant tout ce qu’il jugeait intéressant, il s’imprégna de la culture, de la science et des technologies pour en faire « européaniser » la Russie. Il passa à l’Académie des sciences, aux Invalides, à l’hôtel de la monnaie ainsi qu’à la manufacture des Gobelins. A son retour il créa notamment en 1724 l’Académie russe des sciences et des arts à Saint-Pétersbourg .
Arrivée sur le trône quelques années après, Catherine la Grande, fut fascinée par les philosophes français. Elle fut l’inspiratrice des « Lumières russes », filles des Lumières françaises. Elle entretint une correspondance assidue avec Voltaire, dont la bibliothèque fut achetée par la Russie et se trouve aujourd’hui à Saint-Pétersbourg. Elle invita Diderot qui séjourna plusieurs mois à Saint-Pétersbourg. C’est elle aussi qui commença l’achat de nombreux tableaux français et d’Europe occidentale, hollandais, britanniques, constituant la première collection de ce qui allait devenir le musée de l’Ermitage, le plus riche en peinture française dans le monde après le Louvre.
C’est au 18ème siècle que la noblesse russe se mit à parler français. De là les innombrables mots français que je retrouve tous les jours dans votre langue. Bien sûr, le français était à l’époque la langue de toutes les cours, de toutes les noblesses d’Europe, de la diplomatie. En Russie, cela alla jusqu’à créer des problèmes chez vous : votre noblesse, qui formait l’état-major de l’armée du Tsar, parlait parfois russe avec l’accent français. Les soldats, eux, ne parlaient pas notre langue et cela a accentué le fossé entre les deux classes.
Par la suite est arrivée la révolution française, que ni Catherine II, ni votre noblesse n’ont accueillie sans effroi. S’en est suivi un grand exode de notre noblesse. Beaucoup sont allés en Russie : jusqu’à 15 000 nobles français ont choisi de venir chez vous, à Saint-Pétersbourg, Moscou, mais aussi ici, à Ekaterinbourg et dans l’Oural.
Notre révolution fut suivie par la tentative de conquête de la Russie par Napoléon… en passant, car il voulait s’emparer de l’Inde. Et comme la Grande-Bretagne était maitresse des mers, il fallait passer par la voie terrestre… ambitieuse entreprise.
Malgré cela, votre pays qui s’ouvrait et fascinait les Français. Outre les réfugiés français qui exercèrent toutes sortes de métiers, notamment précepteurs des enfants de la noblesse russe (leur apprenant le français), il y eu une sorte d’engouement, tout au long du XIXème siècle pour votre pays où se rendirent aussi de nombreux savants, artistes, linguistes, peintres, médecins, architectes (Le Blond, qui construisit de nombreux palais à Saint-Pétersbourg), entrepreneurs, négociants aussi, mais aussi parfumeurs, cuisiniers... On compte quelques grandes réussites : Alphonse Rallet fonda à Moscou une fabrique de parfums dans laquelle fut formé un autre français né en Russie à la fin du XIXème siècle qui créa le fameux parfum Chanel n°5 ! Un visiteur qui marqua fut Hector Berlioz. Notre compositeur vint deux fois en Russie et influença le groupe des cinq (dont Moussorgski, Rimski-Korsakov, Borodine).
Certains vinrent bien sûr à Ekaterinbourg. C’était l’époque où la Sibérie commençait à s’ouvrir et à intéresser. L’Oural en était la porte. Je suis frappé ici d’apprendre que des familles de votre ville ont des ancêtres français, arrivés à cette époque. Outre des négociants et entrepreneurs français on a vu ici des géologues, entomologistes, zoologues, anthropologues et des membres de la société de géographie.
Le XIXème siècle dans nos relations est aussi marqué par la guerre de Crimée qui nous a opposés (vers 1850). Mais ce fut de courte durée. Une exposition française, destinée à promouvoir nos industries, fut organisée à Moscou en 1891. Elle connut un grand succès. Peu après votre ville exposa le pavillon en fonte des « Forges et Fonderies de Kyschtym » à l’exposition universelle de Paris en 1900 où elle fut très admirée et que j’ai vue à votre musée des Beaux-Arts.
En 1894, fut signée au cours de la visite historique à Paris de Nicolas II, l’alliance franco-russe qui fut d’autant plus acclamée en France que l’on redoutait à l’époque deux de nos voisins, l’Allemagne et le Royaume-Uni.
Au 20ème siècle, nous avons gagné deux guerres avec vous. Votre révolution a bien perturbé les choses, mais dès 1924 la France a reconnu l’Union Soviétique.
En 1935, le Président du Conseil français Pierre Laval et Staline adoptent un traité d’assistance mutuelle qui débouchera sur l’envoi du fameux escadron de la France libre Normandie-Niemen sur le front de l’Est, durant la Seconde guerre mondiale, l’URSS s’étant engagée aux côtés des Alliés contre l’Allemagne nazie. Les deux pays signeront un traité d’alliance franco-soviétique à Moscou, le 10 décembre 1944.
Le Général de Gaulle ensuite a toujours voulu, en pleine guerre froide, inclure la Russie dans sa réflexion stratégique d’une Europe, « de l’Atlantique à l’Oural ». Son voyage d’Etat en 1966 a marqué, après la signature en 1964 d’un accord commercial franco-soviétique à long terme ou la visite du premier cosmonaute, Youri Gagarine, en France en 1965. Certes, l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1968 a entraîné un refroidissement. Mais de Gaulle considérait que la Russie restait un "pilier essentiel" de l’Europe.
Il croyait à une grande Europe fondée notamment sur l’existence d’un peuple européen uni par sa civilisation, sa culture, ses littératures. Cela m’amène à évoquer les liens culturels entre nos deux pays. Les Français considèrent que les deux plus grandes littératures du monde sont la nôtre et la vôtre. Pour la musique, nous sommes aussi deux grandes puissances qui se sont admirées et influencées mutuellement. C’est un français Marius Petipa, qui a fondé toutes les bases du ballet romantique, de Saint-Pétersbourg où il a vécu 63 ans. En retour, les ballets russes de Serge Diaghilev ont révolutionné la danse en grande partie à partir de Paris au début du 20ème siècle où son succès a été immense.
Nous voilà à la période actuelle. La France a reconnu la Russie à l’éclatement de l’Union Soviétique en 1992. Nous avons aujourd’hui des divergences, dont il faut parler. Mais d’une part, il faut les surmonter, et d’autre part nous avons aussi des sujets sur lesquels nous sommes d’accord. Pour moi ici, la politique relève de notre ambassade à Moscou. Et je suis dans l’Oural pour faire vivre cette amitié de nos deux peuples, qui passe par des projets économiques, la coopération culturelle, des rencontres sportives ou des événements gastronomiques par exemple.

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-* II. Des divergences politiques dont il faut parler :
La première, c’est la question ukrainienne. L’annexion de la Crimée et la déstabilisation du Donbass par la Russie sont des violations graves du droit international qui ont conduit à l’adoption par l’Union européenne de sanctions à l’encontre de votre pays et à la suspension de la Russie du G8.
Il est nécessaire que soit appliquées les décisions arrêtées à Minsk qui prévoient un cessez-le-feu surveillé par l’OSCE, qui accomplit un travail remarquable. Une solution politique doit être trouvée qui passe par une autonomie des oblasts de Donetsk et Lougansk. C’est la France qui a lancé le dialogue sous le format Normandie en 2014 qui réunit la France, l’Allemagne, la Russie et l’Ukraine grâce auquel des débordements dévastateurs ont été évités.
La Russie doit aussi relâcher dès que possible les marins ukrainiens retenus depuis novembre dernier, rendre les navires saisis lors de l’incident de la mer d’Azov en novembre dernier. De même le réalisateur Oleg Sentsov, selon les principes de la déclaration universelle des droits de l’Homme et de la convention européenne des droits de l’Homme, auxquelles la Russie est partie.
Parmi nos divergences, il y a aussi la Syrie. Nous prônons une solution politique. La résolution 2254 du Conseil de sécurité, adoptée en 2015, prévoit des négociations pour une transition politique avec différentes étapes. Il faut revenir à l’objectif politique et recréer les conditions favorables aux discussions, à savoir l’arrêt des bombardements et l’acheminement de l’aide humanitaire. Autour de la table doivent se retrouver toutes les parties, aussi bien des représentants de Bachar al Assad que de l’opposition, dont Riad Hijab est le coordonnateur.
Une logique de guerre totale pour permettre au régime de reprendre le « pays utile rendra la solution politique beaucoup plus difficile car le prix payé sera tel qu’il sera impossible de réunir autour de la table ceux qui devraient déjà l’être. En dépit des efforts internationaux, y compris de la Russie (congrès de Sotchi, accord sur la zone d’Idlib), le régime syrien semble favoriser une telle solution exclusivement militaire. Nous devons en sortir.
Mais nous y avons bien un ennemi commun : le terrorisme. Il s’agit d’éradiquer durablement Daech qui continue d’être une menace. Même si nous divergeons avec la Russie sur la définition de celui-ci, il existe une liste agréée par les Nations Unies.
Parmi les désaccords, il y a aussi le traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire. Des mesures de vérification par des experts doivent avoir lieu dans le cadre du traité FNI entre la Russie et les États-Unis.
A côté des divergences, nous nous accordons aussi sur nombre d’autres sujets. Avec la France, la Russie est attachée au respect de l’accord nucléaire iranien, qui autorise l’Iran à poursuivre son programme nucléaire civil mais lui interdit tout programme militaire et dont les Etats-Unis se sont retirés l’an dernier.
Et nous sommes favorables à toutes les instances de dialogue permettant d’aborder ces divergences :
Le Conseil OTAN-Russie, qui regroupe les 29 Alliés et la Russie, s’est réuni à Bruxelles ce vendredi (25 janvier 2019).
La France est aussi attachée à un dialogue sur l’architecture stratégique de l’Europe. Le président de la République a souhaité lancer une réflexion sur l’avenir de l’architecture de sécurité européenne. Alors que les équilibres évoluent, et que la puissance américaine se détourne de l’Europe, il est nécessaire que les Européens prennent eux-mêmes en main leur sécurité et leur défense. La France a invité les Etats membres de l’Union Européenne à réfléchir sur le sens de la solidarité européenne, mais en complément il a rappelé la nécessité de discuter avec la Russie des équilibres stratégiques à venir en Europe, dans les domaines traditionnels, comme la maîtrise des armements conventionnels, ou plus récents comme la cybersécurité ou le spatial.
Ce dialogue me paraît d’autant plus urgent à l’heure où l’hypothèse d’un retrait de la Russie du Conseil de l’Europe. Des institutions comme le conseil de l’Europe ou l’OSCE ont précisément été créées pour nous permettre de parler de nos désaccords, en gardant à l’esprit que ce qui nous unit est plus fort que ce qui nous divise.
L’élargissement de notre dialogue à des sujets jusqu’ici tabous doit s’accompagner de son approfondissement, en direction de la société civile. Au-delà de nos responsables politiques et économiques, ce sont nos peuples qui doivent se rapprocher, tant il est vrai que nous nous connaissons encore mal.

III. C’est là qu’intervient ma mission en Oural :
D’une manière générale, le rapprochement entre les peuples est le sens du « Dialogue de Trianon ». Lancé par le Président Macron lorsqu’il a reçu le Président Poutine en mai 2017 à Versailles, il a vocation à permettre aux sociétés française et russe de s’ouvrir l’une à l’autre dans toute leur diversité, à permettre à notre jeunesse, nos acteurs économiques, culturels, nos penseurs, de dialoguer, de se rapprocher et de surmonter les éventuelles incompréhensions. L’an dernier le thème choisi était « la ville du futur ». Cette année, c’est « l’éducation du futur ». Le 27 novembre à Paris, les deux présidents ont tiré ensemble un premier bilan et réfléchi à de nouvelles initiatives : office franco-russe de la jeunesse pour développer les séjours linguistiques, échanges entre think-tanks, programme de « jeunes leaders », concours d’innovation pour start-ups : les idées de manquent pas.
J’ai bien sûr l’intention de faire vivre ces initiatives ici. Vous êtes concernés en premier chef et je vous invite à aller visiter le site (https://dialogue-trianon.fr et https://dialogue-trianon.ru).
Dans l’Oural ma mission a deux axes principaux :
Sur le plan économique, approfondir bien sûr les relations avec cette région extraordinairement riche et dynamique. Nous ne partons pas de rien.
D’une manière générale avec la Russie, je constate la bonne santé de nos relations économiques. Nos échanges ont atteint 13,2 milliards d’euros en 2017, un chiffre en progression ; la France, 6ème fournisseur de la Russie, est aussi le premier employeur étranger (Auchan, Renault…) et le deuxième investisseur en stock. Aucune entreprise française n’a quitté le marché russe depuis 2014 malgré les tensions géopolitiques.
En Oural, Parmi les grandes entreprises françaises représentées ici on compte : Deloitte, Auchan, Bouygues, qui a construit le Hyatt, Novotel, Danone, Mercure... Des visites d’hommes (et femmes) d’affaires représentant des intérêts français sont régulièrement organisées pour la région. La Chambre de commerce et d’Industrie de l’Oural, votre mairie, les plus grandes entreprises de votre région comme le conglomérat UGMK nous demandent des contacts avec des entreprises françaises en vue de nouvelles coopérations. Plusieurs secteurs sont d’ores et déjà proposés comme les industries vertes, les transports de l’avenir. Nous sommes bien sûr ouverts à d’autres. Je suis là pour les mettre en œuvre.
Sur le plan culturel, où brille également votre capitale, les projets sont multiples. L’excellent orchestre académique philharmonique de l’Oural, de renommée internationale, se produira une nouvelle fois pour cinq concerts au fameux festival « la Folle Journée » à Nantes fin janvier, début février 2019. Un festival sur le même modèle sera organisé cette année en juillet à Ekaterinbourg en présence de son fondateur et directeur, le charismatique René Martin. L’orchestre philharmonique de l’Oural se produira à divers festivals bien connus en France au Mont Saint-Michel, à Montpellier, aux rencontres internationales de piano de la Roque d’Anthéron, aux Nuits de Sisteron en Provence, à la Salle Pleyel et au Théâtre des Champs Elysées à Paris.
La Biennale industrielle d’art contemporain de l’Oural, à laquelle des artistes français sont invités, sera un autre moment fort. Le festival Tchekhov organisé principalement à Moscou amènera le magnifique spectacle d’Aurélia Thierrée les 10 et 11 juin au théâtre Drama de la région de Sverdlovsk. Mais la force d’Ekaterinbourg est aussi la danse : le festival Na Grani qui aura lieu fin novembre-début décembre souhaite programmer un spectacle français.
Avec mon ami le consul général d’Arménie et la Fondation Charles Aznavour à Erevan, je souhaite enfin organiser une grande soirée en hommage au célèbre chanteur franco-arménien décédé il y a quelques mois, à laquelle vous êtes tous invités en mai.
On compte enfin dans la région une dizaine d’écoles et quatre universités partenaires de l’Ambassade de France à Moscou pour l’enseignement du français. A Ekaterinbourg s’est tenue en 2017 l’école d’été qui a réuni plus de 150 professeurs de français de toute la Russie.
Cet élan, excellemment entretenu par mes prédécesseurs avec l’appui de notre ambassade à Moscou, doit être poursuivi. Après l’accueil du Président Poutine à Versailles en mai 2017, puis les deux visites du Président Macron en Russie l’an dernier à Saint-Pétersbourg en mai puis pour la finale de la coupe du Monde à Moscou en juillet, il bénéficie aujourd’hui d’une dynamique positive entre nos deux pays.
Je compte sur l’aide de tous y compris de vous et suis prêt à répondre à vos questions./.

publié le 11/02/2019

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