Le soutien de l’Etat à la culture en France. Quels enseignements pour la Russie ?

Благодарю. Я сожалею, что не могу продолжать свою лекцию на русском языке. но я знаю, что Дмитрий переведет ее превосходно.

Je suis très heureux d’être invité à m’exprimer à votre festival Geniy Mesta (le génie des lieux) sur la littérature et les voyages. Les voyages ont toujours été une source majeure d’inspiration pour les écrivains. Aussi je voudrais commencer par une citation de Baudelaire, dans son poème « Voyages » :

Étonnants voyageurs ! Quelles nobles histoires
Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers !
Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,
Ces bijoux merveilleux, faits d’astres et d’éthers.
Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile !
Faites, pour égayer l’ennui de nos prisons,
Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,
Vos souvenirs avec leurs cadres d’horizons.
Dites, qu’avez-vous vu ?

Cette invitation aux voyageurs à raconter leurs voyages me conduit à vous inviter à mon tour à un voyage en France. Ici, à Geniy Mesta, votre ville soutient un important festival. En France aussi l’Etat, les collectivités locales soutiennent la culture. Nos deux pays sont de grand pays de culture. Mais en ce qui concerne l’intervention, le soutien de l’Etat, nos deux pays ont des histoires bien différentes.

En Russie, vous avez eu au 19ème siècle un siècle d’or pour la littérature et la musique, suivi par des turbulences politiques au 20ème, qui n’ont cependant pas étouffé la création. Au contraire, le régime soviétique a tenu à préserver dans vos théâtres, conservatoires, orchestres philharmoniques, tout votre héritage musical, théâtral, votre opéra, votre ballet, avec un niveau d’exigence très élevé. Vous êtes restés une grande puissance de la culture, mais à l’écart des évolutions contemporaines du reste du monde, jusqu’à ce que ce régime s’effondre et que vous dussiez rechercher d’autres voies. Ce beau festival en est la preuve et je comprends que vous souhaitiez savoir ce qui se fait ailleurs. Comme toujours l’inspiration vient des voyages.

En France le soutien de l’Etat à la culture date de la constitution même de l’Etat. Il y a plus de mille ans déjà, l’empereur Charlemagne s’était entouré d’une cour de lettrés, de philosophes, ce qui a engendré ce que l’on a appelé une « renaissance carolingienne ». Cette tradition des rois mécènes – des grands seigneurs aussi – s’est perpétuée. Parmi les plus notables je citerai d’abord François 1er (début du 16ème siècle). Comme vous savez, il a voulu conquérir l’Italie dont la Renaissance le fascinait. Mais c’est lui, de retour de ses campagnes, qui a été conquis. Il a ramené dans ses bagages toutes sortes de trésors et d’artistes. Il a invité Léonard de Vinci à la cour de France, l’installant dans un petit château de la Loire. C’est Léonard de Vinci qui, en reconnaissance, lui a offert la Joconde. C’est par la volonté du Roi que toutes sortes de modes, la Renaissance française, venue d’Italie, est arrivée chez nous avec son cortège d’innovations, d’inventions en architecture, peinture, sculpture, métiers d’art, découvertes et voyages.

Puis le roi mécène par excellence a été bien sûr Louis XIV. Avec la construction de Versailles il a attiré autour de lui tous les plus grands artistes de son temps : Lully, Rameau, Delalande en musique, le jardinier Le Nôtre, créateur des jardins à la française, l’architecte Mansart, les peintres Rigaud, Le Brun et bien sûr les dramaturges Molière, Racine, Corneille. Louis XIV ne se contentait pas de les attirer à la Cour et de les payer, il avait lui-même un goût très sûr et des idées très arrêtées sur l’architecture, ses jardins, la littérature, les fêtes… Il a su protéger des œuvres qui, à l’époque, scandalisaient.

Ses successeurs ont continué bien sûr, jusqu’à la Révolution qui d’ailleurs en matière d’art n’a pas été que destructions. Les Lumières du XVIIIème siècle avaient mis à la mode les ruines gallo-romaines qui ont continué à être préservées. C’est en 1793 que la première galerie du musée du Louvre a été ouverte au public avec les peintures prises aux rois. Les révolutionnaires ont préservé les monuments les plus significatifs, ainsi bien sûr que Napoléon qui a impulsé avec son nouveau style les arts et l’architecture, le mobilier.

Au 19ème siècle, le mouvement romantique s’est intéressé au gothique. C’est ainsi qu’incité par le roman de Victor Hugo « Notre Dame de Paris », le gouvernement a décidé de sauver la cathédrale bien connue. Celle-ci était en très mauvais état et menaçait de s’effondrer. Le gouvernement français a mandaté l’architecte Viollet-le-Duc qui a fait un excellent travail. Mais son goût pour le pittoresque lui a fait rajouter des éléments, comme les stryges, les gargouilles, les diablotins qui n’avaient jamais existé. Aujourd’hui tout le monde les aime bien et il n’est pas question de les enlever – bien qu’ils n’aient jamais été voulus par les architectes et corporations du Moyen-Age – lors de la restauration actuelle depuis l’incendie du 15 avril dernier.

Je vais maintenant faire un saut pour arriver à l’époque contemporaine. Notre politique culturelle actuelle a été marquée par deux grands ministres : André Malraux sous de Gaulle et Jack Lang à l’époque de François Mitterrand. Le premier était le grand écrivain que vous connaissez. Il était aussi poète et philosophe de l’art. Pour lui, l’art c’est d’abord le choc esthétique causé par l’œuvre. Lui seul, l’artiste qui le transmet quand il s’agit de théâtre, de musique, est culture car il crée de l’émotion, relie le spectateur, l’auditeur au monde souvent lointain, passé qui l’a créé, et non pas le savoir qui l’entoure : l’histoire de l’œuvre, sa critique. Ceux-ci, c’est à l’éducation, à l’université de les transmettre. Le ministère de la culture, de son côté a pour rôle d’abord la préservation de l’œuvre d’art, précieuse par sa capacité à émouvoir, de la culture et leur transmission à tous, au plus grand nombre. Le ministre de la culture a aussi pour mission de faire sortir la culture de Paris – où elle est concentrée – pour l’amener aux provinces, aux banlieues, à toutes les classes sociales et à tous les âges. Sur le plan philosophique pour Malraux l’art est ce qui permet de communiquer avec des êtres humains, des civilisations, parfois éteints depuis longtemps. Il permet de vaincre la mort car à travers l’émotion qu’ils suscitent en nous ils agissent toujours, donc ils vivent. Mais cette conception, de l’époque gaullienne, reste classique, car les œuvres d’art qui émeuvent Malraux sont la peinture, sculpture, la musique, la danse et l’architecture, le théâtre et la littérature classiques. Or en France les années 60 sont aussi celles de la révolte et de l’art moderne et il a été critiqué pour son approche élitiste. Bien qu’il ait aussi encouragé la décentralisation de la culture, les théâtres de province, le festival d’Avignon.

Jack Lang, le ministre de la culture du Président Mitterrand, lui-même homme de grande culture et bon écrivain, venait du théâtre. Il fut un grand communicateur, avec une vision totalement différente de sa mission. Pour lui, il fallait d’abord s’ouvrir à toutes les formes d’expression artistiques, y compris celles qui n’étaient jusque-là pas reconnues comme telles : les tags et la peinture urbaine, la bande dessinée, les musiques contemporaines, du monde, les arts ethniques, amateurs. Il fallait encourager toutes les pratiques. C’est à lui que nous devons la « Fête /Faites ! de la musique » : pour le solstice d’été tous les musiciens professionnels comme amateurs sont invités à descendre dans la rue toute la nuit pour jouer. Cette fête est devenue si populaire que nous l’organisons dans tous les instituts français du monde, les Alliances françaises. La ville d’Ekaterinbourg elle-même l’a adoptée, pionnière en Russie. C’est la « Nuit ouralienne de la musique » qui a attiré cette année quelques 300 000 personnes dans les rues de la ville. Pourquoi pas Perm ? Les nuits de la musique qui essaiment dans le monde sont un succès incroyable pour une initiative du ministère français de la culture. Lang a également institué la « Journée du patrimoine » pendant laquelle tous les monuments historiques fermés au public – car ils ne sont pas des musées - lui ouvrent leurs portes gratuitement. A Paris les plus visités sont l’Elysée, l’Assemblée nationale et le Quai d’Orsay. L’idée a été reprise par tous les pays de l’Union Européenne. Jack Lang, avec le soutien de Mitterrand, a rajeuni la conception de la culture en France et par les grands chantiers du président a consacré Paris comme une capitale culturelle du monde contemporain : le budget du ministère de la culture a été multiplié par deux. Mitterrand a doté Paris de la Grande Bibliothèque, de son deuxième opéra, bien plus grand, l’Opéra Bastille, de la Cité de la Musique, la Grande Arche de la Défense, l’Institut du Monde arabe, le Grand Louvre.

Il s’agit donc d’une conception de la culture et de la mission de l’Etat, bien différente de celle de Malraux qui privilégiait les formes « nobles », difficiles le plus souvent, de la culture (il faut des années pour former un musicien classique). Où se situe la Russie face à cela ? L’époque soviétique vous a dotés d’opéras, de ballets, d’écoles de musique, de danse de renommée internationale. Vous avez préservé des enseignements, écoles de la plus haute qualité et vos artistes sont au premier rang dans le monde entier. Et tout le monde ici va au spectacle. Les Russes sont peut-être le peuple au monde le plus proche de ses théâtres, salles de concert, opéra et ballet. De ses bibliothèques aussi. Comme nous l’avons fait, vous vous ouvrez aujourd’hui au monde, non sans grandes réussites, mais avec votre histoire qui est bien différente de la nôtre, un peu plus isolée sans doute.

Mais, comme disait notre grand écrivain E. Zola et le dit aujourd’hui votre festival : « Rien ne développe l’intelligence comme les voyages ». Aussi je voudrais vous inviter à venir en France puiser des idées pour votre politique culturelle déjà assise sur des fondements particulièrement féconds, assis sur votre héritage national magnifique et les institutions qui sont les vôtres qui ont su souvent mieux qu’ailleurs le faire vivre.
Parmi ce que nous pouvons vous montrer, je voudrais vous parler des réussites des politiques culturelles françaises.

S’agissant du livre qui nous intéresse ici, la France a institué en 1981 le « prix unique du livre » qui s’est avéré une politique efficace pour protéger les vrais libraires menacés de disparition par les grandes surfaces, les distributeurs plus grands. Or, nous continuons à avoir en France de « vrais libraires », passionnés par leur métier, eux-mêmes grands lecteurs et qualifiés pour guider le lecteur, le client venu chercher conseil, car ils connaissent leurs livres, en ont lu beaucoup et les ont choisis pour leur qualité. Nous avons aussi beaucoup de festivals du livre, comme le vôtre. Le plus grand est le salon du livre de Paris, qui se tient chaque année en mars. Chaque année, il met à l’honneur un pays comme, ces dernières années, l’Inde, l’Argentine, ou l’an dernier la Russie. S’agissant du livre, nous avons à Saint-Malo un grand festival consacré au livre de voyage, d’itinérance, comme le vôtre, « Etonnants voyageurs », formule tirée du poème de Baudelaire que j’ai cité en introduction. Avec environ deux cents auteurs et 60 000 visiteurs cette année ce festival créé il y a environ 30 ans est une grande réussite. Comme Saint-Malo, Perm est un port – relié à 5 mers et le plus à l’est de l’Europe comme Saint-Malo est l’un des plus à l’ouest. Alors pourquoi ne pas venir voir ?

En deuxième lieu, je voudrais citer notre politique du cinéma. Depuis 1959, grâce à Malraux, tous les films projetés sur des écrans en France doivent s’acquitter d’une redevance, un impôt, qui alimente un fonds d’aide à la création de nouveaux films. Il s’agit d’une « avance sur recettes ». Aujourd’hui, la réalisation d’un film en France coûte en moyenne 4 millions d’euros, une somme hors de portée des réalisateurs jeunes ou nouveaux. Une commission composée de réalisateurs, producteurs et autres personnes de l’art se réunit et accorde des avances aux projets qui leurs paraissent prometteurs. Plusieurs grands réalisateurs français ont pu être lancés grâce à cette politique qui a contribué à rajeunir le cinéma français, à faire émerger de grands noms, comme ceux de la « nouvelle vague » il y a 60 ans. Le système de l’avance sur recettes a été ouvert aux productions franco-européennes. Grâce à lui l’an dernier 40% des entrées dans les cinémas en France ont concerné des films français ou des co-productions franco-européennes. C’est un taux inégalé dans les autres pays européens. C’est également grâce à cette politique que notre cinéma continue à avoir une part importante de sa production en films d’art et d’essai, qui ne recherchent pas d’abord les succès commerciaux des films à sensation, violents, effrayants, simplistes, faciles ou lourdement comiques qui peuplent le cinéma américain notamment. Grâce à notre politique notre cinéma tient tête aux productions industrielles d’Hollywood ou de Bollywood. Il reste une référence mondiale.

La troisième réussite française que je voudrais citer en matière de politique culturelle est celle de la notion d’ « exception culturelle ». Comme vous savez depuis les années 1980 ont été lancées de grandes négociations pour la libération du commerce dans tous les domaines (Uruguay round, GATT, OMC). Les Etats-Unis en premier lieu voulaient inclure tous les biens. Nous avons insisté, et obtenu avec l’aide de nombreux pays notamment européens, que les biens culturels fassent exception. L’idée sous-jacente est que ces biens, par la part de patrimoine – qui n’a pas de prix pour les peuples – qu’ils comprennent, doivent faire l’objet d’une protection particulière. Ils ne sauraient être comme des biens de consommation soumis à une concurrence totalement libérale. Cette notion a été reprise de manière universelle par l’Unesco il y a quelques années. En conséquence, nous pouvons conserver des quotas pour notre production culturelle dans tous les domaines : livres, cinéma, musique, en considérant que ces biens ne sauraient être assimilés aux autres biens de consommation. Un quota de films français, européens peut être conservé à la radio, la télévision dans l’Union Européenne. A l’heure de la circulation des biens culturels comme jamais par les réseaux sociaux, supports informatiques et multimédias, la protection de la création est plus que jamais nécessaire. Par ailleurs la culture est l’un des éléments de l’attractivité touristiques d’un pays comme le design, l’art, essentiels pour toute création y compris des biens de consommation.
Je ne saurais dire si nous sommes un « modèle », en tout cas comme vous nous sommes un peuple attaché à la culture et fier de son grand patrimoine, dans tous les domaines de l’art et avons traditionnellement un Etat fort et présent dans ce domaine à part.

Autant de raisons de vous inviter à venir, chez nous, découvrir ce que nous faisons. Благодарю за внимание /.

publié le 28/08/2019

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