L’interview de l’Ambassadeur Jean-Maurice Ripert à "Moskovskii Komsomolets"

Jean-Maurice RIPERT, Ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de la République française auprès de la Fédération de Russie

– Lors de la récente visite éclair surprise de François Hollande à Moscou, vous étiez présent à Vnoukovo. Les principaux points qui ont été abordés à l’occasion de la venue du président français sont connus. Pourriez-vous néanmoins, peut-être, en votre qualité de témoin, dévoiler certains secrets de la rencontre entre les deux chefs d’Etat ? Comment a-t-elle été décidée ?

– Les présidents se sont entretenus à Brisbane lors du sommet du G20 à la mi-novembre. Mais cette entrevue était trop brève pour qu’ils entrent véritablement dans le détail. Les deux présidents ont alors convenu de poursuivre ces échanges. Et alors qu’il se trouvait en visite au Kazakhstan le vendredi 5 décembre, le président de la République a réalisé qu’il survolerait la Russie au retour. Il a alors proposé au président Poutine de poursuivre leurs échanges dans le cadre d’une rencontre de travail. Le président Poutine a accepté de s’entretenir avec le président Hollande à Vnoukovo. Ce qui a été très hautement apprécié. Parce qu’il s’agissait d’un geste de la part du président Poutine. Cet entretien a duré deux heures, alors qu’il était prévu initialement ne durer qu’une heure. J’étais présent - c’était à la fois une rencontre très chaleureuse et très sérieuse. Les échanges ont principalement porté sur l’Ukraine, mais l’Iran, la Syrie et le climat ont également été abordés. L’idée centrale était la nécessité d’une sortie de crise en Ukraine et l’opportunité d’actions concrètes en vue de la désescalade. Et que dans ce dossier, la Russie et la France pouvaient conjuguer leurs efforts. Je tiens à préciser que le président de la République est venu à Moscou en total accord avec la chancelière allemande Angela Merkel, qu’il a prévenue de sa visite et avec laquelle il s’est entretenu à l’issue de sa visite. De la même manière, le président Hollande était en contact avec le président Porochenko - avant comme à l’issue son entretien avec V. Poutine. J’appelle l’attention sur le fait que mardi 16 décembre une nouvelle conversation téléphonique dans le « format Normandie » [Poutine, Hollande, Merkel et Porochenko – N.d.A] a eu lieu. Ce qui signifie que la France, qui est à l’origine de ce format, ne relâche pas ses efforts, ne baisse pas les bras, mais s’emploie au contraire à trouver une solution diplomatique à la crise. Lors de la rencontre – je n’entrerai pas dans le détail – les présidents ont fait un tour d’horizon de tous les points concernant la mise en œuvre de l’accord de Minsk (cessez-le-feu, échange des prisonniers, obligations des parties en matière d’engagement d’un dialogue politique, contrôle et respect de la frontière russo-ukrainienne), ainsi que la situation économique et humanitaire dans l’est de l’Ukraine, en Ukraine en général et en Crimée.

– Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez appris qu’une telle rencontre aurait lieu ?

– En tant qu’ambassadeur j’étais satisfait que les deux présidents poursuivent leurs échanges, qui sont fondamentaux et naturels. Nous espérons que les relations entre la France et la Russie, entre l’Union européenne et la Russie, puissent trouver leur espace normal. La politique de la France et de l’Union européenne s’articule autour de deux concepts : le dialogue et la fermeté. La rigueur - c’est ce qui est lié à la non-reconnaissance de l’annexion de la Crimée, ce sont les sanctions individuelles et économiques. Mais ce n’est pas la « politique en soi ». Le dialogue est nécessaire. Et je suis fier que la France, à l’instar de l’Allemagne, soit une force motrice de ce dialogue. Pour tout ambassadeur, accueillir son président dans le pays où il est en mission, c’est toujours un grand honneur. Et un grand travail.

– Les sanctions que vous avez évoquées sont un thème douloureux. Plusieurs vagues de sanctions ont déjà été adoptées par l’Union européenne, et par conséquent par la France. Et rien ne semble indiquer qu’il n’y en aura pas d’autres...

– Il y a deux séries de sanctions. Les sanctions liées à l’annexion de la Crimée. Ces sanctions restent effectives tant qu’une solution n’aura pas été trouvée sur la Crimée. Et il est probable que ces sanctions soient de nouveau renforcées. Les sanctions qui sont liées à la situation dans l’autre partie de l’Ukraine sont appelées à être levées lorsqu’une amélioration concrète de la situation sera observée, lorsque l’accord de Minsk sera mis en œuvre. Cela signifie un cessez-le-feu effectif – nous observons actuellement un réel progrès, dont nous ne pouvons que nous réjouir, moins de violences sur le terrain. Cela signifie l’échange des prisonniers – nous savons que la Russie œuvre en ce sens. C’est une question assez complexe. Le ministre Lavrov l’a rappelé dans l’interview qu’il a accordée à France 24 : le nombre de personnes détenues d’un côté comme de l’autre n’est pas clair. Les parties doivent également s’engager à ouvrir le dialogue national – véritable signal pour l’avenir du régime constitutionnel de l’Ukraine. Nous considérons que ce régime doit garantir les droits des minorités, en particulier la minorité russe dans le cadre d’une Ukraine unie. En ce sens, la déclaration du président Poutine sur la reconnaissance de l’intégrité territoriale a été hautement appréciée. Une fermeture effective des frontières et le départ des troupes étrangères du territoire ukrainien contribueront à résoudre le problème. Je tenais également à aborder deux points importants concernant les sanctions. Avec tout le respect que je lui dois, je me permettrai de ne pas partager l’avis du ministre Lavrov : l’Europe n’est pas soumise aux ordres des Etats-Unis. L’Union européenne est une union politique, nous partageons avec la Russie un seul et même continent. Et nous définissons nos relations stratégiques avec la Russie en fonction de nos intérêts. Tout en respectant nos obligations en tant qu’alliés des Etats-Unis. Et le fait que nos intérêts soient proches ne signifie pas que nous sommes alignés sur les Etats-Unis. Les décisions sont prises dans le cadre de consultations avec Washington, mais elles sont prises à Bruxelles... Naturellement, les sanctions économiques coûtent cher à l’UE comme à la Russie. Ce qui est un indice de la détermination des Européens à ne pas céder à la politique du « fait accompli ». Nous sommes prêts, même si cela nous coûte cher, à payer un tel prix. Tout en conservant l’espoir de parvenir à lever ces sanctions le plus tôt possible.

– N’avez-vous pas l’impression que nous revenons à une situation de « guerre froide » ? J’ai, par exemple, la sensation qu’un mur invisible s’érige sous nos yeux. Pas le mur de Berlin, mais un mur tout de même.

- Nous mettons tout en œuvre pour éviter que ce mur s’érige. Comme l’a dit le président Hollande au président Poutine, on observe actuellement un climat mauvais, c’est pourquoi il est très important de faire retomber la tension autour de l’Ukraine… Je pense que dans les situations de crise, il est parfois des moments qui nous permettent d’avancer et d’apprendre quelque chose de bien. L’Europe et la Russie sont conscientes de l’importance de leurs relations. Nous célébrerons en 2015 le 40e anniversaire des accords d’Helsinki – ce doit être l’occasion de renouveler le dialogue entre la Russie, l’Europe et les Etats-Unis sur la sécurité européenne. Il importe de renouveler le dialogue concernant la construction d’un espace commun de Lisbonne à Vladivostok, dans lequel la Russie et l’Union européenne ont des intérêts communs. Je ne pense pas que nous nous trouvions dans une situation de « guerre froide ». Nous vivons un état de tensions. Mais nous savons par quelles voies nous pouvons sortir ensemble de cette situation. Et nous en avons la volonté.
Nous continuons à travailler tous ensemble sur les thèmes communs que sont la crise syrienne, le programme nucléaire iranien et la lutte contre le changement climatique.

– Je me réjouis d’entendre cela, mais je conserve mon opinion. Et je considère que mon pays porte une grande part de responsabilité de la situation actuelle. Néanmoins, je pense que l’Occident dans son ensemble porte aussi une part de responsabilité non négligeable…

– Je ne sais pas ce que vous entendez par l’Occident dans son ensemble... Pour moi, le plus grand danger nous menace tous si la Russie opte pour la voie de l’auto-isolation. Ce n’est pas ce que souhaite l’Union européenne, qui n’est pas un ensemble militaire mais une union politique avant tout, dont le but est de promouvoir la prospérité économique, le respect des droits de l’homme, l’Etat de droit, l’ouverture sur le monde extérieur. Je ne sais pas ce qui signifie « Occident ». Je sais ce qu’est l’Europe. Nous ne voulons aucunement rompre avec la Russie – mais cela requiert des efforts communs.

– Depuis la Russie, on a l’impression que notre pays est soumis à une tentative d’isolation. Ce qui alimente les aspirations de ceux qui, en Russie, militent en faveur de l’auto-isolation.

– Je connais le discours de certains hommes politiques russes. Mais le fait qu’ils expriment de tels propos ne signifie pas que ce soit juste. En ce qui concerne la France, nous avons proposé des initiatives dans le « format Normandie », le président de la République s’est rendu à Moscou. Je n’ai pas l’impression que nous cherchions à isoler la Russie. Nos entreprises sont présentes dans votre pays. J’ai récemment effectué des déplacements à Ekaterinbourg, à Novossibirsk, je rentre tout juste de Kazan. Je me suis rendu dans ces villes pour promouvoir le dialogue politique ; sur le plan économique, lors de chaque déplacement, j’étais accompagné de représentants d’entreprises françaises qui sont intéressés par le développement de nos investissements dans les régions russes... Nous ne tentons nullement d’isoler la Russie. Au contraire, nous nous employons à surmonter la crise liée à l’Ukraine en ménageant le plus possible les relations entre la France et la Russie, entre l’UE et la Russie.

– Vous avez évoqué l’intérêt des entreprises françaises pour la Russie – comment qualifierez-vous, dans le contexte actuel, les perspectives de la coopération en matière d’investissement ?

– Avant 2013, les investissements progressaient très rapidement. Ils s’élevaient à 19 milliards d’euros. Mais fin 2013 - début 2014, les investissements étaient en repli – ce qui n’est pas lié à la crise ukrainienne. Le ralentissement de la croissance économique en Russie avait précédé ce repli, les causes sont structurelles, et les sanctions, bien entendu, ont compliqué la situation. Nos entreprises ont beaucoup investi sous la forme de joint-ventures avec les entreprises russes, ces entreprises cherchent à développer leur production en Russie, ce qui est positif pour votre pays comme pour la France. Cela permet de limiter l’impact des sanctions. Mais la contraction de la demande interne en Russie pèse sur le développement des entreprises, bien entendu.

– Vous avez dit que l’Europe était prête à payer un prix assez fort par le biais des sanctions. Quel en est le prix pour l’économie française ?

– C’est très difficile à estimer. Mais en moyenne, au cours des 9 premiers mois de l’année 2014, l’Europe a vu son volume d’échanges reculer de 14% – il convient ici d’établir une distinction entre les incidences des sanctions et les conséquences du recul de l’économie russe (par exemple, la contraction de la demande automobile, la réduction des flux touristiques).

– Avant de nous séparer, je ne peux pas ne pas vous interroger sur le « Мistral ». Nous donnerez-vous, d’une manière ou d’une autre, l’occasion de nous réjouir ?

– Le président de la République a dit très clairement que la livraison des « Мistral » serait suspendue pendant un certain temps. Parce que les conditions ne sont pas remplies. Il me semble qu’on ne peut pas dire les choses plus clairement.

– De quelles conditions s’agit-il ?

– La mise en œuvre des accords de Minsk, la désescalade sur le terrain et la paix civile en Ukraine.

– L’avis selon lequel cette décision de l’Elysée a été prise non sans la participation voire même la pression des Etats-Unis est largement répandu...

– En tant qu’ambassadeur de France, je tiens à assurer que la France est un Etat indépendant, le président de la République est le chef du pouvoir suprême. Sa décision est respectée en tant que décision du pouvoir élu démocratiquement. L’histoire des relations franco-américaines est très ancienne, nous sommes des partenaires économiques, nous sommes des alliés dans le cadre de l’OTAN. Mais cela ne signifie pas que nous sommes alignés aux Etats-Unis.

Entretien avec Andreï IACHLAVSKI

publié le 17/06/2015

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