J.-M. Ripert : "Nous ne voulons pas admettre que la Russie s’éloigne de l’Europe"

Les attentats qui ont eu lieu à Paris et les tentatives visant à intensifier les négociations sur l’Ukraine dans le format dit « de Normandie » ont placé ces derniers jours la France au cœur de la politique mondiale. L’ambassadeur de France en Russie, M. Jean-Maurice RIPERT, a expliqué à notre correspondant Sergueï STROKAN comment les Français luttent contre le terrorisme et tentent de jouer le rôle de médiateur dans le règlement du conflit ukrainien.

- On compare déjà les attentats de Paris, qui ont bouleversé la France et le monde entier, aux attentats du 11 septembre aux Etats-Unis. Pourtant, dans le cas de la France, les terroristes n’étaient pas des ressortissants étrangers mais des hommes qui avaient grandi au sein de la société française. Comment cela a-t-il pu se produire au cœur de la citadelle de la démocratie européenne ?
-  La comparaison avec le 11 septembre est opportune uniquement dans le sens où aucun Etat ne peut se considérer à l’abri du terrorisme. Malheureusement, la Russie, qui a déjà été la cible des terroristes, le sait aussi. En outre, la nationalité des criminels n’a pas de grande signification - il s’agit d’une guerre du terrorisme international contre les démocraties, contre les pays qui veulent vivre librement.

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L’objectif des terroristes est d’attiser la peur, d’intimider, de saper les fondements des sociétés démocratiques. Mais, en parlant des terroristes qui ont grandi en France, vous soulevez une question importante. En effet, l’idéologie djihadiste a trouvé une place dans notre société. En France et dans d’autres pays, certains jeunes gens se sentent rejetés, perdus. Ils sont sensibles aux appels des extrémistes, des propagandistes, des prédicateurs qui appellent à une « guerre sainte ».

Cet appel mérite deux réponses. Premièrement, nous devons renforcer la coopération en matière de lutte contre le terrorisme international. Contrairement à ce que j’ai pu lire dans la presse, nous continuons à coopérer activement avec la Russie en matière de lutte contre le terrorisme. Cela concerne aussi l’envoi de jeunes djihadistes en Syrie, où ils suivent des entraînements.

Deuxièmement, il est indispensable de faire jouer au mieux le système d’intégration de la société française. Nous sommes une république laïque, nous ne critiquons pas les religions, nous les acceptons, nous les protégeons, toutes sans exception. Il s’agit d’aider chacun à se sentir citoyen français.

- La tragédie de Paris a relégué au deuxième plan le conflit qui fait rage dans le sud-est de l’Ukraine. A la fin de l’année, le président Hollande a eu des entretiens inattendus avec le président Poutine, au cours desquels il s’est posé comme médiateur entre la Russie et l’Occident. Ceci illustre-t-il le rôle particulier de Paris dans le règlement de la crise ukrainienne ?
-  La France est intervenue en accord avec l’Allemagne. En outre, la France a agi de la sorte parce qu’elle considère la Russie comme un partenaire fondamental et un partenaire essentiel sur les plans politique, économique et culturel pour la construction de l’Europe de la sécurité.

Nous ne voulons pas nous résigner à une fracture qui éloignerait la Russie de l’Europe ou l’Europe de la Russie. La notion d’Eurasie ne me trouble pas - c’est une réalité. La Russie est un pont entre l’Europe et l’Asie. Et, naturellement, la Russie appartient à l’Europe. Je pense que le président F. Hollande et la chancelière A. Merkel ont fait preuve de volonté en refusant cette fracture. La France et l’Allemagne souhaitent rester fidèles aux principes fondamentaux de l’UE - en particulier, au principe de respect de l’intégrité territoriale des Etats ainsi qu’au droit de tout pays et de tout peuple à décider de son destin.

Pour nous, cette tragédie qui a lieu sur le territoire ukrainien est inacceptable. La situation humanitaire dans le Donbass est catastrophique. Cela ne peut continuer ainsi. La France et l’Allemagne ont une relation de confiance avec la Russie comme avec les parties au conflit ce qui laisse espérer qu’elles pourront les convaincre de parvenir à une solution. De nombreux contacts ont déjà eu lieu entre les deux diplomaties, ainsi qu’entre les présidents Poutine et Porochenko, ce qui est important. La France et l’Allemagne n’ont pas l’intention d’imposer quoi que ce soit, mais elles peuvent tenter d’exercer une certaine pression, avec la Russie, sur tous les acteurs du conflit pour que les décisions qui doivent être prises soient prises. Elles peuvent tenter d’intervenir en tant que médiateurs entre le gouvernement démocratique ukrainien et ceux qui ont pris la responsabilité de prendre les armes contre ce gouvernement.

- Lors de sa récente visite à Berlin, le premier ministre ukrainien Arseni Iatseniouk a parlé d’une « invasion soviétique » en Allemagne. Cela s’est produit peu de temps après les commémorations du 70ème anniversaire du débarquement allié en Normandie. N’êtes-vous pas préoccupé par ces tentatives de révision de l’Histoire ?
-  L’Europe a appris à être extrêmement prudente lorsqu’elle convoque l’Histoire. L’Europe a été édifiée sur la détermination des anciens adversaires à renoncer à l’être. Nous tous dans l’UE - les anciens comme les nouveaux membres - estimons qu’on ne peut pas bâtir des relations sur de vieilles offenses, sur les tragédies du passé. L’Ukraine est un voisin et un partenaire très important pour l’Europe comme pour la Russie. L’Ukraine doit apprendre à vivre avec ces réalités. L’Europe doit prendre en considération les intérêts de la Russie, mais la Russie, à son tour, doit comprendre la volonté des Européens de bâtir des relations avec l’Ukraine et d’autres pays. Les difficultés actuelles tiennent au fait que nos relations traversent une crise de confiance. Il est nécessaire de sortir de cette crise, de restaurer les bases de la confiance.

- Les sanctions sont un piège pour nos relations avec la France et l’UE. Comment lever ce piège ?
-  La position de la France a été exposée on ne peut plus clairement par le président Hollande. Les sanctions ont vocation à être levées. La question de la Crimée demeure. Nous ne reconnaissons pas l’annexion de la Crimée, que nous considérons illégale. Certaines sanctions seront donc probablement amenées à rester.

Un point encore. Lorsque je parle des accords trouvés, je pense également à l’élaboration d’une nouvelle constitution pour l’Ukraine - cela nous apparaît particulièrement important.

- L’Occident attend des initiatives de la Russie, mais quels pas en direction de Moscou l’Occident peut-il faire ?
-  Permettez-moi d’observer : je ne sais pas ce que vous entendez par Occident.

- L’Occident, c’est la communauté euro-atlantique…
-  Lors du vote qui a eu lieu à l’ONU, seuls 11 pays ont apporté leur soutien à la Russie sur la question de la Crimée. Je pense donc que ce n’est pas uniquement avec l’Union européenne que la Russie a un problème. Mais l’Union européenne, encore une fois, ne cherche absolument pas à isoler la Russie.

- J’ai entendu de la bouche d’hommes d’affaires et de politologues français que l’ambassade jouait désormais le rôle de mauvais juge à l’égard de Moscou. Est-ce véritablement le cas et comment envisagez-vous votre rôle et le rôle de l’ambassade en cette période si complexe ?
-  Je rencontre des hommes d’affaires tous les jours, et aucun d’entre eux ne m’a rien dit de tel. L’ambassade entretient des liens étroits avec l’European Business Association et la Chambre de commerce et d’industrie franco-russe. Je vois l’avenir des relations franco-russes avec optimisme. Il y a des difficultés, mais nous les surmonterons.

publié le 17/06/2015

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