Interview du Consul général à Oblastnaya Gazieta [ru]

1/ Quand avez-vous pris vos fonctions ? Quelle impression notre région et sa capitale vous font-elles ?

J’ai pris mes fonctions le 10 décembre pour rouvrir le consulat après plus de neuf mois de fermeture. Je suis tout d’abord heureux de pouvoir rouvrir ce consulat général important. Nous avons trois consulats généraux en Russie : à Moscou, Saint-Pétersbourg et ici.

Ma première impression de votre ville est celle du dynamisme et de la jeunesse. Dès mon arrivée à l’aéroport j’ai vu une ville très moderne. Le lendemain j’ai déjeuné avec mon collègue allemand à la tour Vuissotsky et ai pu constater que la ville comptait un grand nombre de gratte-ciels tout neufs et autant en construction. J’ai l’intention de visiter la région dès que possible.

2/ La 17ème session du Conseil franco-russe pour les questions économiques, financières, industrielles et commerciales (CEFIC) s’est tenue les 17 et 17 décembre à Paris. À ma connaissance, des déclarations d’intention ont été signées pour 30 projets spécifiques visant à élargir notre coopération économique dans des domaines tels que les programmes économiques de lutte contre le changement climatique, les nouveaux moyens de transport, l’innovation et la productivité du travail. Dans quels domaines de coopération économique envisagez-vous des perspectives et en quoi envisagez-vous le potentiel de la région de Sverdlovsk ?

Notre ministre de l’Economie et des Finances, M. Bruno Le Maire, a en effet co-présidé le lundi 17 décembre dernier à Paris avec votre ministre du Développement économique, M. Maxime Orechkine, la 24ème session du Conseil économique, financier, industriel et commercial (CEFIC). Celle-ci a fait suite à la visite du président de la République Emmanuel Macron au Forum économique de Saint Pétersbourg en mai 2018, où la France était l’invitée d’honneur. Nos deux ministres ont pu faire le bilan des avancées obtenues depuis les deux CEFIC qui s’étaient tenus en 2017.

Le CEFIC 2018 a eu pour principal objectif d’approfondir les relations économiques existantes entre la France et la Russie en se fondant sur leurs partenariats stratégiques, mais aussi de lancer de nouvelles coopérations. Les ministres et les dirigeants des entreprises françaises et russes présents ont échangé sur les projets de coopération possibles et en particulier sur les réponses économiques à apporter au changement climatique. Les ministres ont en effet signé plusieurs déclarations d’intention contenant 30 projets concrets pour renforcer notre relation économique dans trois domaines : les réponses économiques au changement climatique, les nouvelles mobilités et l’innovation et la productivité du travail.

L’Oural, première région industrielle de Russie, est concerné par chacun de ces volets. Avec le tiers environ de son PIB provenant de l’industrie, elle est évidemment intéressée par l’innovation, la productivité. Je perçois de mes premiers entretiens avec des responsables économiques de la région, en premier lieu le Président de la Chambre de Commerce et d’Industrie de l’Oural, M. Andreï Besedin, un intérêt croissant pour les réponses au changement climatique dans cette partie de la Russie. Votre région s’est spécialisée dans l’industrie lourde à une époque où les préoccupations environnementales n’étaient pas une priorité. Les attentes de nos sociétés ont changé. Tant mieux. Nous avons en France probablement une antériorité à cet égard et plusieurs de nos grandes entreprises sont des références mondiales dans les secteurs de l’eau, des déchets, des transports ou encore sur des thématiques telles que l’efficacité énergétique et la ville durable. M. Besedin m’a également indiqué le souhait des entreprises de la région de Sverdlosk de moderniser les infrastructures ferroviaires, de transport urbain et de transport de l’énergie électrique. Là aussi des entreprises françaises comptent parmi les leaders mondiaux.

3/ Il y a cinq ans, l’ancien Premier ministre français Dominique de Villepin, lors de son entretien avec le gouverneur Yevgeny Kuyvashev, a déclaré qu’il était intéressant pour les petites et moyennes entreprises françaises de travailler avec leurs collègues russes. Les industries vertes peuvent notamment devenir l’un des domaines de coopération. Et quels autres domaines pourraient intéresser les petites et moyennes entreprises ?

Comme indiqué plus haut je perçois une vraie demande de la part des autorités russes pour une coopération dans le domaine des industries et technologies vertes. S’agissant des petites et moyennes entreprises, de grands progrès ont été réalisés depuis la déclaration de notre ancien Premier Ministre que vous citez : pas plus tard que le 11 décembre dernier, le Service économique régional de notre ambassade, avec le soutien de la Maison des entrepreneurs français à Moscou, (MEF) a organisé une rencontre de dirigeants de start-ups françaises et russes. Cet événement s’inscrit dans l’initiative French Tech qui contribue à fédérer la communauté grandissante d’entrepreneurs français et russes du numérique à Moscou.
Moscou a d’ailleurs été officiellement labélisée French Tech Hub en janvier 2016, à l’occasion de la visite d’Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique. Ceci est un exemple des autres domaines de coopération possible entre petites et moyennes entreprises françaises et russes.
Je suis ici pour étendre à la région de l’Oural cette coopération aussi bien sur les secteurs de haute technologie que sur les autres, avec l’appui de mes collègues à Moscou ainsi que de la Chambre de commerce franco-russe qui rassemble de nombreuses entreprises, grandes et petites, françaises et russes, qui œuvrent au développement de nos liens économiques et commerciaux.

4/ Cette année, la Coupe du monde était le plus grand événement international du pays. Avez-vous suivi le parcours du championnat et les performances de l’équipe nationale de votre pays ? Pouvons-nous dire que les supporters français ont découvert la Russie d’une nouvelle manière et que sa capacité à devenir un hôte hospitalier du championnat a eu une influence positive sur le développement des relations entre les deux pays ?

J’ai bien sûr suivi la Coupe du Monde et notamment le parcours de notre équipe… avec l’enthousiasme croissant que j’avais eu il y a 20 ans en 1998 quand c’était à la France d’organiser la Coupe. Je dois dire que j’ai été impressionné par la qualité de l’organisation : des stades flambant neufs partout en province y compris l’ambitieux stade Arena ici à Ekaterinbourg avec ses incroyables tribunes extérieures temporaires. Le système de passeports des supporters, les centaines de trains supplémentaires gratuits pour ces supporters internationaux, les dizaines de milliers de volontaires pour organiser l’afflux de visiteurs, ont forcé l’admiration du monde entier. Ce « sans-faute » a eu sans aucun doute un effet positif sur l’image de la Russie en France notamment et je ne serais pas surpris que vous voyiez le nombre de touristes internationaux croître dans votre pays.

Les Français sont de grands amateurs de football. Ils ont regardé les matchs avec plus d’assiduité évidemment cette année et les belles images qu’ils ont vues de vos stades et de votre pays contribuent à le rendre plus familier à leurs yeux, à la fois moderne et dynamique.

5/- Comment évaluez-vous le niveau de présence culturelle de la France dans la région de Sverdlovsk ? Dans quels domaines voyez-vous des perspectives et quels projets culturels peuvent être mis en œuvre dans un proche avenir ? Par exemple, cette année a été déclarée Année franco-russe de langue et littérature. Des manifestations culturelles sur ce sujet ont eu lieu à Ekaterinbourg, mais la plupart d’entre elles ont été organisées par l’Alliance française.

On m’avait décrit l’Alliance française d’Ekaterinbourg comme l’une des plus dynamiques de Russie. Je ne connais pas les autres, mais celle-ci l’est indubitablement. Dès les premiers jours de mon arrivée j’ai été sollicité pour des remises de prix de concours de français, le colloque des professeurs de français de la région, comme l’organisation de nombreuses autres manifestations telles « goût de France », une journée où la gastronomie française est mise à l’honneur dans plusieurs restaurants de la ville, la semaine de la francophonie en mars ou la fête de la musique en juin. Grâce au soutien de l’Institut français de Russie auprès de l’Ambassade de France et le partenariat entre cet établissement et le réseau des Alliances françaises, de belles rencontres littéraires et théâtrales ont eu lieu à Ekaterinbourg dans le cadre de l’année des langues et des littératures. Avec l’Alliance française, nous travaillons la main dans la main et d’ailleurs ce consulat était fermé. Pour 2019 je tâcherai d’appuyer toutes ces manifestations et mettre mes moyens pour leur donner autant d’éclat que possible.

Pour cette année qui commence nous avons de très belles perspectives avec la Philharmonie d’Ekaterinbourg : l’excellent orchestre académique philharmonique de l’Oural, de renommée mondiale, est depuis 2015 partenaire du fameux festival « la Folle Journée » de Nantes qui aura lieu fin janvier, début février 2019. L’orchestre symphonique des Jeunes de l’Oural sera cette année du 25 janvier au 3 février pour 5 concerts à Nantes et dans les pays de Loire. Il interprétera notamment « Shéhérazade » de Nikolaï Rimsky-Korsakov, trois capriccios de Glinka, Rimski-Korsakov et Tchaïkovsky.

Un festival sur le même modèle, « La Folle Journée d’Ekaterinbourg », sera organisée cette année ici pour la cinquième fois, en présence de son fondateur et directeur français, le charismatique René Martin, du 12 au 14 juillet.

L’orchestre philharmonique de l’Oural se produira aussi à divers festivals bien connus en France comme Via Aeterna (fin septembre) au Mont Saint-Michel, à Montpellier, aux rencontres internationales de piano de la Roque d’Anthéron, aux Nuits de Sisteron en Provence, à la Salle Pleyel et au Théâtre des Champs Elysées à Paris.
La Biennale industrielle d’art contemporain de l’Oural sera également un moment fort : des artistes français y seront invités. Le festival Tchekhov organisé principalement à Moscou amènera le magnifique spectacle d’Aurélia Thierrée les 10 et 11 juin au théâtre du Drama. Par ailleurs, la force d’Ekaterinbourg est aussi la danse : le festival Na Grani qui aura lieu fin novembre-début décembre souhaite programmer un spectacle français.

Le français, qui reste la 3ème langue étrangère enseignée en Russie, tient une bonne place dans l’Oural. Les établissements scolaires et supérieurs sont engagés en faveur du français : on compte une dizaine d’écoles et 4 universités partenaires de l’Ambassade. A Ekaterinbourg même s’est tenue en 2017 l’école d’été qui a réuni plus de 150 professeurs de français de toute la Russie. Les 2 sections bilingues de la ville (école 39 et 110) proposent un enseignement de grande qualité et voient leurs effectifs augmenter. La région compte de grandes universités dans lesquelles le français est enseigné dans de nombreuses filières, notamment liées aux secteurs de pointes dans l’Oural.

Enfin, je compte organiser avec mon ami le consul général d’Arménie et la fondation Charles Aznavour une grande soirée en mai en l’honneur du grand chanteur franco-arménien décédé récemment. Oblastnaya Gazieta sera bien entendu invitée, ainsi que le gouverneur, le maire et les autres personnalités principales de la ville. Parmi les différentes animations, nous prévoyons un concours de chansons, probablement une tombola. Les amis de la chanson française, du chanteur, de la France et de l’Arménie d’une manière générale sont cordialement attendus !

6/ Les relations constructives entre les pays commencent par une coopération interrégionale. Et avec quelles régions de France notre région pourrait établir des contacts dans l’avenir ?

Votre région est si riche qu’il est difficile de répondre. Nous avons par exemple un pôle aéronautique dans la région de Toulouse susceptible d’intéresser l’Oblast de Sverdlovsk, ou celle de Lyon pour les industries pharmaceutiques par exemple.

7/ Les politiciens des deux pays rappellent souvent les paroles du chef historique de la France, le général Charles de Gaulle, qui déclara en décembre 1944 : "Pour la France et la Russie, être ensemble signifie être fort, être séparé signifie être en danger". A votre avis, quelle est la pertinence de cette phrase maintenant ? À votre avis, qu’est-ce qui empêche le rétablissement complet de nos liens traditionnels, à commencer par exemple par la levée des sanctions ?

Le Général de Gaulle n’a jamais cru au rideau de fer comme le rappelle notre très grande spécialiste de la Russie, Mme Hélène Carrère d’Encausse – qui a d’ailleurs publié un livre passionnant sur « de Gaulle et la Russie » il y a tout juste un an. Il croyait à une grande Europe fondée notamment sur l’existence d’un peuple européen uni par sa civilisation, sa culture, ses littératures. Aujourd’hui le plus grand fait historique de notre monde est la montée de l’Asie dit-elle. Si l’Europe n’est pas unie elle n’est rien face à la Chine, l’Inde.

Ce qui empêche le rétablissement complet de nos liens traditionnels, vous le dites vous-même, c’est la levée des sanctions liées à l’affaire ukrainienne. Vous en connaissez les termes. Mais cela n’empêche ni une convergence sur certains dossiers primordiaux comme l’accord sur le nucléaire iranien, ni une relation personnelle entre nos deux présidents dont témoignent les visites récentes qui ont été très chaleureuses : celle du Président Poutine à Versailles en mai 2017, puis celle un an plus tard du Président Macron à Saint-Pétersbourg, suivie de son retour pour la finale de la coupe du monde à Moscou en juillet.

Cela n’enlève rien non plus à la relation d’amitié profonde entre Russes et Français. Au-delà des relations politiques, qui sont gérées pour nous par Paris et notre ambassade à Moscou, nous tenons à entretenir toutes les autres, économiques, culturelles, sportives, entre nos deux peuples, nos entreprises, nos institutions et sociétés civiles. C’est celles-ci que je suis chargé de développer dans l’Oural. C’est le sens aussi du « Dialogue de Trianon ». Lancé par le Président Macron lorsqu’il a reçu le Président Poutine en mai 2017 à Versailles, il a vocation à permettre aux sociétés française et russe de s’ouvrir l’une à l’autre dans toute leur diversité, à permettre à notre jeunesse, nos acteurs économiques, culturels, nos penseurs, de dialoguer, de se rapprocher et de surmonter les éventuelles incompréhensions. Le thème de cette année est « l’éducation du futur ». J’ai bien sûr l’intention de faire vivre ces initiatives ici.

8/ À l’époque soviétique, le régiment Normandie Neman est devenu un symbole de l’amitié dans les relations entre nos pays. Nizhny Tagil à l’école numéro 58 est un musée d’école de régiment de combat, le seul musée de la région à populariser les relations franco-russes et le troisième musée du pays consacré à l’escadron, après Moscou et Orel. Le musée propose des expositions uniques, les étudiants réalisant parfois eux-mêmes des excursions en français, comme à l’époque soviétique. À une certaine époque, le musée était en contact avec le consulat de France à Ekaterinbourg, mais ces liens ont disparu ces dix dernières années. Est-il possible de faire revivre ces contacts ? Le consulat général a-t-il l’intention de soutenir de telles initiatives ?

Le mémoriel Normandie-Niémen est effectivement au cœur de l’amitié franco-russe. La mission de défense près l’ambassade de France à Moscou est constamment en lien avec l’association russe des vétérans du Normandie-Niémen présidée par Monsieur Anatoly Fetissov. Ce dernier effectue un important travail de mémoire avec les différentes écoles labellisées Normandie-Niémen et sert de relais de la mission de défense auprès de ces écoles. Si l’association des vétérans russes Normandie-Niémen venait à organiser avec l’Ecole n°58 une manifestation mémorielle « Normandie-Niémen », la mission de défense en lien avec le Consulat-général d’Ekaterinbourg prendrait vraisemblablement part à l’événement.

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publié le 07/02/2019

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