Interview de l’Ambassadeur sur la chaîne « Dozhd » (RainTV)

L’Ambassadeur de France en Russie a donné, le 28 mars, une interview à Constantin Von Eggert de la télévision Dojd’ (RainTV). L’interview est principalement consacrée à l’importance du projet européen pour la France, alors que nous venons de fêter les soixante ans du Traité de Rome, et aux relations avec la Russie.

Jean-Maurice Ripert : « la jeunesse russe veut la démocratie et la liberté »

A l’approche des élections présidentielles en France, Konstantin Von Eggert a rencontré l’Ambassadeur Extraordinaire et Plénipotentiaire de France dans sa résidence. Jean-Maurice Ripert et lui ont discuté de ce qu’il adviendra de la Russie dans le sillage des manifestations, de l’avenir de l’Europe après le Brexit et de la possibilité pour les Russes de pouvoir se rendre un jour en Europe sans visa.

Monsieur l’Ambassadeur, merci d’avoir accepté de donner une interview à la chaîne Dojd.

Merci pour l’invitation.

Je souhaiterais commencer par les évènements de dimanche passé, les manifestations à Moscou contre la corruption et les arrestations par les autorités de centaines de manifestants. L’Union européenne a-t-elle déjà fait une déclaration à ce propos ? Quels sont vos commentaires sur le sujet ?

Deux réactions : la première, c’est que la Russie est un pays comme les autres. Et en Russie, comme dans d’autres Etats, les citoyens qui connaissent des périodes difficiles, au sens économique et social, n’admettent plus la corruption, même s’il se peut qu’ils la toléraient hier encore. Cette corruption affecte de nombreux pays, aucun Etat n’est parfait. Les gens veulent de l’honnêteté. Ils veulent de la probité et de la transparence.
La seconde est la réaction du gouvernement français. Il a exprimé sa surprise quant à l’ampleur des manifestations et au fait qu’elles se sont déroulées dans tout le pays, qu’elles ont été nombreuses et très suivies. Les méthodes employées par le gouvernement pour placer en détention plus de mille manifestants ont également suscité l’étonnement de la France. Le gouvernement français a fait part de sa préoccupation face aux évènements. Car pour nous la liberté d’exprimer son opinion, la liberté de manifestation et la liberté de rassemblement et de réunion sont des libertés fondamentales. Elles sont inscrites dans la constitution russe. Elles font partie d’un corps de textes internationaux que la Russie a signés. C’est pourquoi nous espérons que la Russie respectera les engagements qu’elle a pris.

Il est intéressant de noter que dans les manifestations a pris part un nombre très important de jeunes gens. Ils sont la nouvelle génération. Et cela bouscule beaucoup de choses pour l’avenir de la Russie et de ses relations avec l’Europe. Même pour moi c’est une génération entièrement nouvelle et inconnue.

J’interprète cela différemment. La Russie fait pleinement partie de l’Europe. La jeunesse russe réagit comme la jeunesse européenne. Elle veut, je le répète, un gouvernement qui est responsable devant les gens, elle veut la démocratie, elle veut la liberté et elle veut le respect du droit. La Russie, est européenne. C’est un pays européen quand tout va bien et quand elle a des problèmes.

Beaucoup à Moscou ne le pensent pas. Premièrement, ils ne considèrent pas la Russie comme étant l’Europe, et deuxièmement, ils disent que l’Europe est en crise alors pourquoi devrions-nous être solidaires de l’Europe ?

Oui, certains pensent que la Russie n’est pas un pays européen. Cela fait pourtant 4 ans que je vis dans ce pays magnifique et j’ai vu très peu de Russes me disant que la Russie n’est pas un pays européen. Le fait que les Russes voient dans l’Union européenne des problèmes ou qu’ils observent les problèmes entre l’Union européenne et la Russie, c’est vrai. C’est incontestable. C’est la réalité. Mais cela ne veut pas dire que les Russes ne sont pas européens ou qu’ils ne se sentent pas européens. La même chose est vraie pour les Européens. Nous voyons que l’Union européenne a des problèmes. Mais ce n’est pas pour autant que nous souhaitons renoncer à l’Union.

L’Union européenne fête le 60ième anniversaire du Traité de Rome qui a jeté les bases de ce qui s’appelait à l’époque la Communauté économique européenne. Pourtant, l’atmosphère est quelque peu étrange pour une fête : le Brexit, la popularité grandissante des partis eurosceptiques comme le Front national en France. Peut-être observons nous non pas simplement des problèmes mais une véritable crise ?

Ce parallèle n’est pas tout à fait exact. En Europe, la liberté d’expression existe. Nous avons le droit de critiquer l’Union européenne. Et je suis heureux que les citoyens qui ont des problèmes avec l’Europe puissent ne pas être d’accord avec elle, qu’ils puissent en parler. Cela signifie que l’Union européenne est une vraie démocratie. Il ne faut pas exagérer la portée de ces mouvements eurosceptiques. Parmi les onze candidats à l’élection présidentielle française, seul un ou deux, voire 3 candidats veulent la sortie de l’UE. D’un autre côté, de nombreux candidats veulent réformer l’Union. J’estime qu’il faut interpréter le sommet de Rome selon cette clef : 27 chefs d’Etat se sont rassemblés, de manière collective, ainsi que les dirigeants de l’Union bien-sûr, c’est-à-dire tous sauf la Grande Bretagne. Ils se sont réunis pour affirmer une fois de plus leur volonté de poursuivre la construction de l’Union européenne d’une part, en la réformant et en gardant à l’esprit que dans divers pays des questions surgissent, qui sont liées à l’économie, à la politique, au domaine social, des questions sur les migrations, sur la lutte contre le terrorisme. Tous sont des grands enjeux de l’Union européenne de demain.

Êtes-vous certain que les forces eurosceptiques, Marine Le Pen, ne l’emporteront pas ?

Je suis un fonctionnaire, je ne peux pas discuter des résultats des élections en France. Ce que j’observe, c’est qu’il y a un mouvement assez fort qui prône des réformes de l’Union européenne, alors que les partisans de la sortie de l’UE sont une minorité. Un sondage d’opinion vient juste d’être publié. Apparemment, il a lieu tous les deux ou trois ans. C’est une étude de l’opinion publique des Européens sur l’Europe. Il a été réalisé par la fondation Bertelsmann. Eh bien, plus de la moitié des Européens estime que l’Union européenne doit aller vers plus d’intégration. Encore une fois : le monde n’est ni blanc, ni noir. C’est avec cette conception que les Européens ont été habitués à vivre. Il y a des progrès, il y a des reculs. Et puis il y a aussi les réformes, qu’il convient de poursuivre. Et c’est ce à quoi sont occupés les dirigeants des pays de l’Union européenne en ce moment.

Vous avez mentionné que lors de la rencontre anniversaire à Rome, les chefs d’Etats de l’UE se sont réunis sans la Grande Bretagne. J’ai plus d’une fois entendu de la part d’hommes politiques et d’experts en Europe, « c’est une bonne chose que la Grande Bretagne quitte l’UE. Cela la rendra plus homogène et rapprochera ses membres ».

Non, je ne pense pas. Il faut être honnête, c’est une épreuve pour l’Union européenne. Nous nous ne voulions pas cela. Mais je vous le dis encore une fois, nous sommes des démocrates. Et il convient d’écouter ce qu’a décidé le peuple britannique.
Madame Theresa May a enclenché le fameux article 50, afin d’entamer la sortie officielle de la Grande Bretagne de l’Union européenne. Ils vont sortir. Après cela, il faudra de nouveau définir les relations entre l’Union européenne et le Royaume-Uni. La France le souhaite. Le Royaume-Uni est un partenaire fondamental de la France. Le Royaume-Uni a fait partie de ces pays qui nous sont venus en aide lors des deux guerres mondiales terribles du siècle précédent. Cela les Français ne l’oublieront jamais. Et puis, c’est un partenaire commercial fondamental. En outre, en ce qui concerne l’Europe, c’est l’un des plus importants partenaires de la France dans le domaine de la défense et de la sécurité. C’est notre partenaire numéro un. Le Royaume-Uni est membre permanent du Conseil de Sécurité. C’est une puissance nucléaire. C’est un pays qui a une force de projection. Nous avons besoin de ce pays. Voilà pourquoi nous ne nous réjouissons pas du Brexit. Pourtant, il y a ici, excusez-moi, encore un point dont il convient de parler dans cette affaire. Tout pays est libre d’entrer dans l’Union européenne, mais il est libre d’en sortir également. Cette règle s’applique aussi bien pour les pays membres de l’Union européenne, que pour ceux qui ne l’ont pas encore rejoint. Tout peuple sur le continent européen a le droit de demander à rentrer dans l’Union européenne. Ensuite nous réfléchissons à donner notre accord ou non. C’est un mouvement libre des peuples de s’unir ou de se séparer.

A Moscou au Kremlin, l’idée du libre choix des pays passe mal, aussi bien en ce qui concerne l’UE qu’en ce qui concerne l’OTAN.

L’Union européenne n’a pas de comportement agressif. En soixante ans, nous avons construit le plus grand espace de liberté, de sécurité et de démocratie au monde. En tant qu’union, nous sommes la première économie du monde. Sans les Britanniques nous serons encore 480 millions d’habitants. C’est notre puissance commune. Savez-vous en Russie que l’UE est la première puissance au monde en termes d’aide au développement des pays du tiers monde ? Nous sommes leaders en volume de livraison d’aide humanitaire en zones de conflits. L’Union européenne est ouverte au reste du monde. Nous estimons qu’il est normal de donner à tous les peuples d’Europe le droit de choisir de rejoindre l’Union. C’est en cela que consiste le sens de la politique de bon voisinage, ce « partenariat oriental » qui parfois inquiète ici. Ce n’est pas agressif de dire que si le Monténégro, la Serbie – je parle des pays qui figurent déjà sur la liste des « candidats à l’adhésion à l’UE » – souhaitent adhérer, très bien, qu’ils adhèrent. Si par exemple, l’Albanie et la Macédoine veulent se joindre à nous, ils sont libres eux aussi de demander à adhérer à l’Union.

Et l’Ukraine et la Géorgie ?

Pour l’heure, cette question n’est pas à l’ordre du jour. Vous savez que le Conseil européen a suspendu la politique d’élargissement. Et pardonnez-moi, mais j’ai oublié de mentionner évidemment la Turquie, qui est le plus grand pays parmi les pays candidats. La liste des pays candidats est pour l’instant close. Pour ce qui est d’autres pays, nous verrons plus tard.

Permettez-moi de vous poser une question supplémentaire : la Géorgie a déjà obtenu la libéralisation du régime des visas avec la zone Schengen, l’Ukraine y accèdera, semble-t-il, cette année. Cela représente-t-il un premier pas vers une adhésion à l’UE ?

Vous venez de prononcer vous-même le mot clef, « Schengen ». Schengen ce n’est pas l’Union européenne. Schengen inclue déjà la Suisse et la Norvège. C’est un espace particulier de circulation et de suppression des visas. Il est normal qu’avec des pays qui ne figurent pas sur la liste des candidats potentiels à l’adhésion à l’UE nous n’interrompions pas nos relations. C’est-à-dire que nous leur proposons des relations privilégiées, un partenariat. Nous choisissons, décidons, discutons. Quant à la question des visas de court séjour, je vous rappelle que la France est favorable à la suppression des visas de court séjour pour la Russie. Or, cette décision doit être prise par l’ensemble du groupe des accords de Schengen. Mais c’est une décision qui est à l’ordre du jour, les discussions sont en cours. Et j’espère que nous parviendrons dans un avenir pas très lointain à une décision sur la suppression des visas de court séjour pour la Russie.

Pour autant que je me souvienne, les discussions sur la libéralisation du régime des visas a été interrompue en 2014…

Ces négociations sont suspendues. La relation entre l’Union européenne et la Russie traverse pour l’instant une étape difficile. Il convient d’être clair sur ce point. Cela dit, elles ne sont que suspendues, tout peut revenir à la normale. Parlons ouvertement de ce qu’il se passe. Nous ne reconnaissons pas l’annexion de la Crimée par la Russie. Nous la considérons comme contraire au droit international. Nous souhaitons que la paix revienne dans le Donbass grâce à la mise en œuvre des accords de Minsk. Si les accords de Minsk étaient appliqués, les sanctions seraient levées. Et si la Russie entamait des négociations avec l’Ukraine au sujet de l’avenir de la Crimée, des négociations qui aboutiraient, naturellement, à une quelconque décision, alors tout rentrerait dans l’ordre. Mais tant que ce n’est pas le cas, cela n’empêche pas de poursuivre les discussions avec la Russie. Nous visons un objectif commun avec la Russie qui a été désigné en 2000 au sommet de Lisbonne. L’Europe de Lisbonne à Vladivostok. L’Europe des espaces. L’Europe des libertés. Cela reste l’objectif de l’Union européenne. Nous parlons de sujets divers, occasionnellement nous parlons des droits de l’homme, nous parlons d’énergie, d’économie. Nous parlons aussi de la liberté de circulation en Europe. C’est difficile. C’est compliqué. Mais il ne faut pas croire que ces discussions sont closes.

Nombreux sont-ils ceux en Europe qui pensent que la libéralisation du régime des visas pour les citoyens russes ferait grimper en flèche le prestige de l’Union européenne, même dans le contexte des sanctions et du conflit en Ukraine ?

Je le répète, la France est favorable à la libéralisation du régime des visas avec la Russie. Je peux vous dire qu’à l’Ambassade de France nous consacrons beaucoup de temps à encourager la mobilité des citoyens russes. Parce que nous sommes d’accord avec vous, nous pensons que plus il y a de jeunes russes qui viennent en France, plus il y aura de jeunes Français en Russie, et plus nous coopèrerons efficacement à l’avenir pour résoudre nos conflits actuels et aller de l’avant ensemble.

En tant que Français et Européen, êtes-vous surpris de voir combien les citoyens n’ont pas confiance en leurs élites, dans leurs représentants politiques, et ce dans presque tous les pays de l’UE de Lisbonne à Riga ?

Malheureusement, ce n’est pas le privilège de l’Europe. Partout dans le monde, les populations expriment leur mécontentement envers leurs dirigeants. Dans divers pays, cela se produit avec plus ou moins d’intensité selon la façon dont la démocratie est observée dans telle ou telle société. Le peuple a la mémoire courte. Je fais moi-même partie de cette génération qui est née après la guerre. Nous avons grandi en écoutant les récits des horreurs de la guerre qui, des décennies durant, ont laissé une trace visible sur notre continent. La paix que nous avons obtenue en Europe était plus importante qu’autre chose. Pour elle, nous consentions à des compromis et à des sacrifices. Peut-être qu’aujourd’hui, trois générations plus tard – je ne parle pas de la génération de mon fils mais de celle de ses enfants – nous avons quelque peu oublié cette histoire. C’est la raison pour laquelle est apparue une tendance à critiquer l’Union européenne pour tout. Mais d’un autre côté, il s’agit là de conditions indispensables : afin que les élus du peuple ne pensent pas que tout leur est permis, que les dirigeants du monde respectent la démocratie et l’Etat de droit, luttent contre la corruption, travaillent de manière transparente, respectent la volonté de leur peuple qui les a élus. Je pense que c’est tout cela la démocratie. Il ne faut pas passer d’un extrême à l’autre. On ne doit pas se fonder sur des revendications légitimes et compréhensibles pour élaborer un discours populiste visant à tuer la démocratie et les progrès accomplis au nom d’un retour au passé. Nous savons tous vers quoi nous conduirait le populisme.

Ceux qui critiquent le populisme se disent souvent antidémocrates. Si les gens s’inquiètent au sujet de l’immigration par exemple, pourquoi faut-il appeler cela du populisme ?

Oui, bien sûr, il faut écouter les gens. Le populisme ne signifie pas écouter ce que disent les gens. C’est justement cela la démocratie. Le populisme, c’est quand quelqu’un décide à la place de ceux qu’a élus le peuple, de ce que veut le peuple. C’est lorsque quelqu’un vous dit : « Je sais tout, je déciderai pour le peuple. » Voilà ce que nous ne voulons plus voir en Europe. Nous élisons des gens qui représentent nos intérêts et prennent des décisions. C’est cela la démocratie. S’ils ne nous plaisent pas, nous descendons dans la rue manifester et la fois suivante nous votons pour d’autres personnes. C’est sans doute ce qui se passera cette fois-ci en France. Car vous savez, nos élections sont démocratiques dans tous les pays de l’Union. Il y a des mouvements de balancier. Mais le populisme c’est quand quelqu’un décide de dire : « Je sais, et toi pas, c’est pourquoi je vais décider à ta place ».

Quelles sont aujourd’hui les défis pour l’UE : les migrations, Donald Trump, … ?

La sécurité dans tous les sens du terme. La lutte contre le terrorisme et la sécurité intérieure. Et ce n’est pas la même chose que l’immigration. L’immigration est une chance pour l’Europe. Tous nos pays se sont construits sur l’immigration. Je plains les pays qui se referment sur eux-mêmes, et dont la population parfois diminue. L’immigration crée bien-sûr des problèmes lorsque – et c’est ce qu’il se passe avec l’Europe depuis plusieurs décennies – l’économie peine à progresser, et à cause de cela l’Etat a moins d’argent et l’intégration des immigrants ne se fait pas aussi efficacement qu’elle le devrait. Je parle avant tout des questions concernant l’emploi, l’éducation, la sécurité sociale. Sur ces points, il y a clairement des problèmes. Mais il est question de sécurité, et pas d’immigration. La sécurité, c’est le contrôle de nos frontières. Nous voulons qu’il s’exerce sur la frontière extérieure de l’Union européenne. Nous avons mis sur pied un corps de
« gardes côtes européens » afin de surveiller nos frontières extérieures. Il semble que nous n’ayons pas accordé suffisamment d’attention à ces problèmes. Les dirigeants des pays de l’UE comprennent que la sécurité intérieure est pour eux un enjeu. Il ne faut pas non plus oublier la justice. Il faut rendre la justice européenne plus efficace. Par exemple, nous avons introduit un mécanisme de mandat d’arrêt européen. Il faut sans doute faire plus dans la lutte contre le terrorisme et le perfectionnement de la justice, afin d’améliorer son fonctionnement dans nos pays.
Le deuxième grand problème, c’est l’économie et la politique sociale. Il faut que la croissance économique s’accélère. Cela permettra de créer des emplois. Il faut développer l’économie de telle manière à protéger l’environnement, comme l’exigent les décisions qui ont été adoptées à la Conférence de Paris sur le changement climatique. A ce propos, il faudrait que la croissance économique entraîne le développement des technologies numériques. Je vais vous surprendre. Aujourd’hui, Paris est la capitale mondiale, la ville, dans laquelle on compte le plus de startup. Plus qu’à San Francisco. Dix-sept mille ! La France occupe la deuxième place du classement mondial de l’économie numérique. C’est justement ce niveau de croissance, capable de protéger l’environnement, généreux envers les migrants, que nous aimerions susciter. Un autre défi qui n’est pas des moindres, c’est la défense de nos valeurs dans le monde, où, malheureusement, le populisme, l’extrémisme et le nationalisme se sont intensifiés sur tous les continents, y compris en Europe. Nous devons défendre nos valeurs démocratiques sans relâche. Il n’y a rien de meilleur que la démocratie et les droits de l’homme pour protéger les personnes, hommes, femmes et enfants. Nous devons en être fiers. La démocratie n’est pas une faiblesse. La démocratie est notre force, c’est ce qui a permis à l’Europe de surmonter de nombreuses crises.

Vous avez mentionné la générosité envers les migrants. Ne pensez-vous pas qu’à l’époque de la mondialisation économique et des migrations internationales le modèle européen de l’Etat social ne survivra tout simplement pas ?

Le modèle social européen qui cherche à protéger le faible survivra. Ce modèle est central dans le système des valeurs européennes. Il est probable que les moyens de sa mise en œuvre évolueront puisque les Etats ont de moins en moins d’argent. Manifestement, c’est sur ce point que porte le débat opposant les libéraux et les conservateurs de toute l’Europe, à savoir comprendre quoi faire et comment continuer à vivre. Le modèle français caractérisé par une couverture sociale et une assurance médicale universelle s’applique à tous. Toute personne résidant sur le territoire français sera prise en charge par le biais d’une aide médicale et financière. Nous en sommes très fiers. Cela coûte très cher. Nous devons réformer notre système des retraites. Ce sont là des questions qui nécessitent d’être examinées. Mais elles ne remettent pas en cause le plus important, ce qui fait d’elle l’Europe : la croissance économique, le progrès, l’ouverture et la protection de ses citoyens.

En cette année anniversaire, que signifie pour vous personnellement l’idée d’ « Europe » ?

Pour moi l’Europe, c’est tout. Voyez-vous, je suis né dans une famille au sein de laquelle chaque soir, absolument chaque soir, on parlait de la guerre. Il n’y avait pas besoin de préciser de quelle guerre il s’agissait. Nos parents l’ont vécue dans des conditions difficiles. On parlait de la guerre, on parlait de l’Allemagne comme d’un ennemi. Mais mon père a étudié l’allemand. Il m’a élevé dans un esprit d’amitié franco-allemand. Il me disait toujours que la seule chose qui compte c’est l’amitié franco-allemande, parce que c’est seulement grâce à elle que la guerre ne se répètera pas. Je vous ai apporté une photographie pour vous montrer que mon père non seulement ne parlait que de cela, mais qu’il joignait le geste à la parole. Il s’est engagé dans les faits lorsqu’il a travaillé pour Jean Monnet, l’un des pères de l’idée d’unité européenne.

C’est lui ?

Mon père était parmi ceux qui ont participé aux négociations sur la signature de l’un des premiers traités européens. Ce ne fut pas le traité de Rome de 1957. Ce fut le traité de Paris de 1951 sur la création de la Communauté européenne du charbon et de l’acier. Son principe était simple : puisque nous nous faisions la guerre à cause du charbon et de l’acier, nous les exploiterons conjointement. C’était une idée simple. Et c’est cela l’Europe pour moi. Et puis, vous savez sans doute aussi que j’ai représenté l’Union européenne à Ankara en tant qu’ambassadeur. Pour moi, c’est consubstantiel à ma vie, à mon choix de travailler pour la diplomatie française. La France et l’Europe, c’est un choix pour la vie.

Merci Monsieur l’Ambassadeur !

Merci à vous.

Retrouvez l’interview sur le site

publié le 14/04/2017

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