Interview de l’Ambassadeur Pierre Lévy à Interfax [ru]

L’Ambassadeur de France en Russie : en raison de la pandémie, certaines entreprises pourraient quitter le marché russe

Pierre Lévy a évoqué avec Interfax les conséquences du coronavirus sur les contacts russo-français

Moscou. 4 mai. Interfax.ru

Dans une interview écrite à Interfax, l’Ambassadeur de France Pierre Lévy, arrivé cette année à Moscou, a évoqué la manière dont le coronavirus influençait les contacts russo-français, le risque que des entreprises étrangères quittent la Russie en raison de la pandémie ainsi que la possibilité que la Russie rejoigne le mécanisme Instex.

1. Comment est-ce que l’ambassade traverse la pandémie ? Est-ce que celle-ci a affecté des agents de l’ambassade ?

Dès le début de la crise, ma préoccupation majeure a été de concilier la sécurité de mon équipe et la continuité du travail de l’ambassade, au service de la communauté française et de la relation entre nos deux pays.
Bien entendu, nous avons dû adapter notre mode de fonctionnement et réduire au maximum la présence physique des agents à l’ambassade, dans le strict respect des consignes des autorités. Heureusement, personne chez nous n’a, à ce stade, été touché par l’épidémie.
A l’image de l’ensemble du réseau diplomatique français, l’ambassade et les consulats généraux en Russie (Moscou, Saint-Pétersbourg et Ekaterinbourg) se sont mobilisés pour informer et venir en aide aux Français en Russie.

Nous avons activé une cellule de crise et un service de réponse téléphonique. Plus de 2500 appels ont été reçus. C’est ainsi que nous avons pu, au moment de la suspension par les compagnies aériennes des vols commerciaux réguliers entre la Russie et la France, recenser les Français de passage ou vulnérables, souhaitant rentrer en France. Un vol spécial a ensuite été organisé, grâce à Air France. Le 4 avril, près de 170 passagers français mais aussi européens, puisque des Allemands, Belges, Néerlandais, Britanniques ou Suisses ont pris place à bord de ce vol. Il y avait, à bord, - et j’en suis extrêmement heureux -, un couple russe avec leur petit garçon de 3 ans souffrant d’une maladie grave et partant se faire soigner en Suisse. Nous tâche se poursuit pour faciliter le retour de ces Français de passage ou vulnérables par les vols qui le permettent, notamment vers d’autres capitales européennes proches de la France, en partenariat avec nos collègues européens.

2. Comment est-ce que le coronavirus a affecté le calendrier des contacts à différents niveaux avec la partie russe ? Est-ce qu’il y a eu des événements qu’il a fallu annuler en raison de la pandémie : des visites, des évènements culturels ou éducatifs conjoints ?

Bien sûr, nos relations diplomatiques sont comme en suspension avec la pandémie et l’activité dans nos deux pays est bouleversée. Le président de la République Emmanuel Macron avait annoncé sa venue à Moscou pour la commémoration du 9 mai, qui a été reportée. Des visites ministérielles, notamment de l’économie, ont été reportées. Nous avions ce printemps une importante programmation culturelle, éducative et linguistique, avec par exemple la célébration du cinquantenaire de l’organisation de la Francophonie ou encore le festival culinaire « Goût de France », qui célèbre la gastronomie et l’art de la table français.

Là où nous l’avons pu, nous nous sommes organisés pour offrir à notre public une alternative numérique, en attendant la reprogrammation de ces événements. Je suis agréablement surpris de l’ingéniosité et de la créativité ambiante. L’Institut français offre par exemple désormais ses cours de français en ligne et tous les musées et monuments français ouvrent leurs portes à des visites virtuelles. Je suis amateur de musique, opéra et danse. Vous imaginez combien j’étais comblé dans ma vie d’avant à Moscou, et frustré de nos jours. Aux passionnés comme moi, je recommande, parmi les multiples initiatives, la 3ème scène de l’Opéra de Paris pour assister aux dernières créations.

J’ai toutes les raisons de penser que la dynamique positive qui avait été lancée reprendra son cours lorsque nous aurons surmonté cette terrible épreuve. Mais ne croyons pas que nous pourrons repartir comme avant. Vous savez, mon travail de diplomate consiste avant tout à comprendre les relations internationales, réfléchir pour agir. Cette exigence va s’imposer à nous tous encore plus intensément. Le ministre Jean-Yves Le Drian s’est exprimé récemment et a partagé sa crainte que le monde de demain soit comme le monde d’avant, mais en pire. Cette formule doit être comprise comme un refus du fatalisme, un appel à l’action. La pandémie nous a fait prendre conscience de nos interdépendances et de notre sort commun. La santé de chacun dépend de la santé de tous. Elle a exacerbé des politiques de puissance, amplifié les fractures entre les pays développés et les autres. Il y a un impératif d’action collective et de renforcement du système multilatéral dont la crise actuelle rappelle l’importance. Nos deux pays, en tant que membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies y sont très attachés. Le P5 a une responsabilité majeure pour préserver la paix et la sécurité internationale. Quant à la relation franco-russe, elle constitue l’un des piliers des relations internationales et européennes et je n’ai guère de doute qu’elle continuera de se renforcer dans les mois à venir, malgré la suspension momentanée des rencontres et conformément aux orientations et à la volonté de nos Présidents.

3. Y a-t-il un risque qu’en raison de la pandémie de coronavirus et de l’effondrement lié de la demande, des entreprises françaises puissent restreindre leur présence en Russie ?

Comme vous le savez peut-être, la France est le 2ème investisseur étranger en Russie et ses entreprises opèrent dans la plupart des secteurs de l’économie. Cette forte présence témoigne de la confiance des entreprises françaises en l’économie russe. Je suis donc certain que la grande majorité d’entre elles entendent y poursuivre leurs activités après la crise. En revanche, on peut craindre que certaines d’entre elles, les plus directement affectées par la situation, soient contraintes de cesser leurs activités, mais il est difficile, à ce stade, de faire des pronostics.

Les investisseurs français, comme les autres, rencontrent actuellement des difficultés sérieuses, comme nous l’a confirmé une enquête que nous venons de réaliser auprès d’eux, en partenariat avec la Chambre de commerce France-Russie. Les principales difficultés résultent évidemment de l’arrêt d’un certain nombre d’activités de production et de vente, notamment à Moscou, mais aussi de l’indisponibilité de la main-d’œuvre confinée, en particulier s’agissant des activités peu compatibles avec le travail à distance. Il y a également des problèmes logistiques assez pénalisants et, inévitablement, un déficit de trésorerie, puisque les entreprises continuent d’assumer leurs charges habituelles tandis que leur chiffre d’affaires chute de manière spectaculaire.
Il ne m’appartient pas de porter un jugement sur la réponse des autorités russes à un défi d’une telle ampleur. Quasiment partout dans le monde, le choc est symétrique, réduisant de manière abrupte l’offre et la demande ; c’est sans précédent ! Cela dit, je suis très favorable à ce que le soutien des autorités soit étendu aux PME ayant des actionnaires étrangers, dans la mesure où les emplois qu’elles créent sur le sol russe ont autant de valeur que les autres. Elles participent, comme les autres, à la création de richesse et au développement du territoire, payent leurs impôts. En France, les mesures de soutien économique actuellement mises en place par le gouvernement bénéficient à toutes les entreprises implantées sur le territoire national, indépendamment de leur nationalité et sans exception. Pourquoi ne pourrait-il pas en être de même en Russie ?

4. Pensez-vous que le traité New STRAT doit être prolongé ? Etes-vous d’accord avec la Russie sur le fait que le traité New START doit être prolongé dans son état actuel ? Est-ce que la France est prête à participer à de futures discussions multilatérales sur les armes nucléaires stratégiques ?

Comme le rappelait le Président de la République lors de son discours sur les questions de défense et de dissuasion nucléaire en février dernier, « les traités bilatéraux russo-américains correspondent à une histoire – celle de la Guerre froide - mais aussi à une réalité toujours actuelle, celle de la taille considérable des arsenaux encore détenus par Moscou et Washington, sans commune mesure avec ceux des autres Etats dotés d’armes nucléaires. » C’est pourquoi la France estime qu’il est essentiel que le traité New Start soit prolongé au-delà de 2021.

S’agissant de l’inclusion de la France à de futures négociations sur les armements stratégiques, comme vous le savez, la France obéit déjà en matière de dissuasion nucléaire à un principe de « stricte suffisance » de ses capacités nucléaires. Je vous rappelle par ailleurs que nous avons mis en œuvre au cours des années précédentes des mesures sans précédent de désarmement unilatéral – nous avons renoncé à notre composante terrestre – et avons été transparents sur la taille de notre arsenal.

Néanmoins, le Président de la République a rappelé en février dernier que « la France, au titre de ses responsabilités propres, est également prête à participer à des discussions qui rassembleraient les cinq Etats dotés d’armes nucléaires au sens du TNP, sur les priorités du désarmement nucléaire, le renforcement de la confiance et de la transparence sur les arsenaux et les stratégies nucléaires de chacun. Cette discussion devra viser à renforcer la stabilité entre Etats dotés et à réduire les risques d’escalade involontaire en cas de conflit ».

5. Moscou fait le constat qu’il n’a pas été possible d’obtenir d’avancées positives dans le règlement de la crise ukrainienne depuis le sommet en format Normandie de décembre dernier. Etes-vous d’accord avec cette évaluation de la situation ? Et pensez-vous qu’il soit réaliste de mettre en œuvre le paquet de mesures de Minsk – ce sur quoi insiste Moscou ?

À Paris en décembre 2019 les quatre chefs d’Etat des pays du format Normandie se sont mis d’accord sur une série de mesures visant à permettre la mise en œuvre des accords de Minsk et la tenue d’un nouveau sommet cette année.

La visio-conférence des ministres des Affaires étrangères qui s’est tenue ce jeudi 30 avril a permis de faire le point sur la mise en œuvre des conclusions agréées du sommet de Paris. Comme l’indique notre communiqué publié à l’issue de cette réunion, il y a encore beaucoup à faire.

Nous avons notamment renouvelé notre appel à la mise en œuvre d’un cessez-le-feu complet entre les parties, et à des progrès rapides en matière de déminage, en particulier à proximité des sites les plus fréquentés par les populations civiles.

Nous avons par ailleurs souligné que la propagation de l’épidémie de covid-19 dans l’Est de l’Ukraine nécessitait d’adopter des mesures urgentes, notamment en vue de faciliter l’accès des organisations humanitaires, les populations locales étant particulièrement affectées par la fermeture de la ligne de contact.
La France ne ménagera pas ses efforts dans le cadre du format Normandie pour contribuer à une solution politique de cette crise au cœur du continent européen. Vous connaissez l’ambition du Président de la République, exprimé notamment avec le Président Poutine à Brégançon, de construire une architecture de confiance et de sécurité avec la Russie.

6. Les E3 viennent de mettre en œuvre avec l’Iran le premier accord utilisant le mécanisme Instex, pour un envoi de biens médicaux. Y a-t-il des chances que ce véhicule spécial soit étendu à des accords sur d’autres biens, y compris le pétrole iranien ? Y a-t-il une possibilité d’associer d’autres pays à Instex, comme la Russie ?

Je souhaite d’abord rappeler le sens profond de cette initiative. Le mécanisme INSTEX s’inscrit dans le cadre du JCPoA, l’accord conclu pour faire en sorte que l’Iran ne puisse jamais acquérir l’arme nucléaire. C’est un élément clé du régime de non-prolifération nucléaire, déterminant pour la sécurité internationale. Ce véhicule spécial dit INSTEX vise à soutenir le commerce légitime de l’Europe avec l’Iran, avec un focus initial sur les secteurs les plus essentiels pour la population iranienne – produits pharmaceutiques, équipements médicaux, et produits agroalimentaires et partant à préserver le JCPoA. Nous nous félicitons de cette première transaction réussie via ce mécanisme qui a permis en mars dernier l’exportation d’équipements médicaux de l’Europe vers l’Iran. Je souligne au passage que les sanctions européennes sont toujours conçues de manière à préserver les actions humanitaires.

Comme l’ont annoncé récemment les ministres des affaires étrangères français, allemands et britanniques, INSTEX a vocation à long terme à s’ouvrir à des opérateurs économiques de pays tiers. Opérateurs qui souhaiteraient commercer avec l’Iran, dans le respect des normes financières internationales et des procédures renforcées de due diligence. A long terme, cela pourrait inclure des opérateurs russes. Nous continuons de travailler sur les différentes options et possibilités pour l’avenir de ce mécanisme avec les parties prenantes européennes.

7. La France entreprend-elle des efforts en vue de la libération du ressortissant français Philippe Delpal ? Cette affaire marque-t-elle les relations bilatérales et a-t-elle un impact négatif sur l’attitude des entrepreneurs français travaillant en Russie ?

Nous sommes pleinement mobilisés sur le cas de notre compatriote Philippe Delpal, privé de liberté désormais depuis plus d’un an, et restons en liaison étroite avec sa famille et ses avocats. Il doit bénéficier d’un traitement équitable et respectueux de ses droits. C’est d’autant plus vrai dans la période actuelle de crise sanitaire.

Cette affaire suscite des interrogations légitimes des investisseurs étrangers quant au climat des affaires en Russie et son attractivité, comme l’ont exprimé non seulement la Chambre de Commerce et d’Industrie Franco-Russe mais aussi d’importantes personnalités économiques russes. Elle continuera d’être attentivement suivie au plus haut niveau en France.

publié le 22/06/2020

haut de la page