Interview de l’Ambassadeur pour le supplément "France" de Rossiiskaya Gazeta (5 juin 2009)

M. l’Ambassadeur, quelle est votre appréciation de l’état des relations franco-russes ? Est-ce que le développement de nos relations économiques a une influence sur cela ?

L’année 2010 sera l’année de la France en Russie et de la Russie en France et les présidents Medvedev et Sarkozy ont la volonté d’ouvrir, grâce à cette année croisée, une nouvelle page des relations entre nos deux pays. Je souscris avec enthousiasme à cette approche ; je noterais simplement au passage que nos relations s’intensifient déjà dans tous les domaines. Nous aurons notamment plusieurs préludes à l’année croisée, tels que des actions spécifiques franco-russes lors des salons aéronautiques du Bourget en juin et Maks en août et le premier lancement, attendu pour décembre 2009, d’une fusée Soyouz à partir de la Guyane française. Par ailleurs, nos présidents entretiennent un dialogue nourri sur des relations rénovées entre l’Europe et la Russie pour répondre aux réalités du 21-ème siècle. Ainsi, notre dialogue politique est particulièrement de très haute qualité.

Pour ce qui concerne nos relations commerciales, le ralentissement mondial les touche naturellement, mais je relève qu’au premier trimestre 2009, les exportations françaises vers la Russie ont baissé moins que la moyenne, ce qui signifie une légère hausse de nos parts de marché, et les investissements français en Russie n’ont pas faibli, comme le montre la récente entrée d’Alstom à hauteur de 25% dans le capital de TransMashHolding, dans un domaine très important pour nous qu’est le secteur ferroviaire. La Russie est pour la France un des pays prioritaires pour accroître ses relations commerciales, comme l’a démontré le récent déplacement en avril dernier du secrétaire d’Etat en charge du commerce extérieur, Mme Anne-Marie IDRAC.

En revanche, je déplore le faible montant des investissements russes en France et avec l’Agence française pour les investissements internationaux, nous travaillons à faire venir plus d’entreprises russes en France, conformément à l’appel lancé par le Premier ministre Fillon lors du dernier séminaire gouvernemental franco-russe au moment du forum de Sotchi de septembre 2008.

Quelles sont, à vos yeux, les perspectives de coopération économique entre les deux pays dans des secteurs prioritaires comme l’énergie, la construction aéronautique, et l’industrie automobile ? Comment se sont répercutés les risques liés à la crise financière mondiale pour la mise en œuvre des projets dans ces domaines ?

Dans le domaine de l’énergie, j’aimerais mettre l’accent sur le thème de l’efficacité énergétique. Il y a là un vrai gisement de coopération entre nos deux pays, et, dans cet esprit, nous avons organisé en avril dernier une table-ronde sur la coopération franco-russe consacrée à ce thème, en évoquant ce que nous pouvions faire dans les secteurs des hydrocarbures, des énergies renouvelables, du bâtiment. A titre d’exemple, DALKIA, une filiale de VEOLIA, travaille étroitement avec les villes de Slantsy et de Kalouga pour la rénovation de leurs réseaux de chaleur.

Pour ce qui concerne l’aéronautique, nous travaillons étroitement avec nos amis russes sur le programme d’avion régional Superjet-100 et EADS, dont 5% du capital est russe, coopère avec OAK sur les nouveaux programmes d’Airbus A350 et de conversion en version cargo des Airbus A320. Nous pourrions sans doute utilement intensifier notre coopération dans le domaine des hélicoptères, domaine dans lequel la Russie jouit d’une expertise reconnue mondialement, comme l’a illustrée la participation de la Russie à l’opération européenne de maintien de la paix au Tchad, en mettant à disposition des hélicoptères et des troupes.

Dans le domaine automobile, la présence française s’articule autour de trois projets industriels : Renault produit le modèle Logan pour le marché russe à l’usine Avtoframos, créée en partenariat avec le gouvernement de Moscou, et procède au doublement de la capacité de cette usine ; Renault est également le partenaire stratégique d’AVTOVAZ à Togliatti, dont il est actionnaire à hauteur de 25% + 1 action depuis février 2008 ; pour sa part, le groupe PSA Peugeot Citroën a débuté la construction de sa première usine d’assemblage à Kalouga. Ces constructeurs sont confrontés à la contraction du marché automobile russe, mais Citroën tire particulièrement bien son épingle du jeu, avec une progression de 40% de ses ventes depuis le début de l’année, et, malgré les difficultés actuelles, les constructeurs français sont conscients de l’énorme potentiel du marché russe et ne remettent pas en cause leurs investissements.

Dans ce contexte de crise, comment se porte l’économie française ? Quelles sont les principales mesures qu’entreprend le gouvernement français pour sortir de la crise ? Les experts estiment-ils qu’il existe une possibilité d’échapper à de sérieuses conséquences sociales dues à la situation économique actuelle en France et au sein de l’Union européenne ?

Malgré une baisse du PIB au premier trimestre 2009 un peu supérieure à 1% consécutive à une baisse d’également environ 1% au dernier trimestre 2008, la France résiste mieux que les autres pays de la zone euro. Cela étant, le gouvernement ne s’en satisfait pas et il a notamment adopté un Plan de Relance et a donc créé, sous l’autorité du Premier ministre, un ministère en charge de la mise en œuvre de ce Plan. Ce ministère est doté d’un budget de 26 milliards d’euros, destinés à soutenir l’investissement public sous forme d’interventions directes du budget de l’Etat, la trésorerie des entreprises, ainsi que l’investissement des grandes entreprises publiques pour moderniser nos infrastructures ferroviaires, énergétiques et postales. Ce plan s’inscrit dans une série de mesures prises pour stimuler notre économie et soutenir la croissance. Au total, c’est environ 65 milliards d’euros qui sont injectés dans l’économie. Par ailleurs, depuis l’été 2008, le gouvernement est intervenu à plusieurs reprises pour surmonter la crise frinancière, notamment en apportant la garantie de l’Etat à hauteur de 320 milliards d’euros afin d’assurer la stabilité du système bancaire.

Quant à la situation sociale en France, vous avez sans doute remarqué qu’il y a de nombreuses manifestations dans les rues qui expriment l’inquiétude de la population pour son avenir. Je ne me risquerai pas à des pronostics sur l’évolution du climat social, sauf à dire que l’Etat prend en compte cette inquiétude et est mobilisé, en France et dans ses représentations à l’étranger, pour défendre l’emploi de nos compatriotes.

Ce n’est pas un secret qu’aujourd’hui en Russie le nombre de personnes, notamment les jeunes, apprenant le français a diminué. Et en France le nombre d’élèves et d’étudiants apprenant le russe a encore plus baissé. Que faut-il faire pour susciter de nouveau un intérêt mutuel l’un envers l’autre dans nos pays ? Est-ce que le gouvernement français a un programme spécial de diffusion de la langue française dans le monde, y compris en Russie ?

Tout récemment, le ministre de l’Education nationale, Xavier DARCOS, est venu à Moscou pour signer avec son homologue, le ministre FOURSENKO, un document portant sur la création de sections internationales d’enseignement en russe dans les lycées français. Très rapidement, il y aura des sections ouvertes à Valbonne, dans la région de Nice, et à Strasbourg. C’est une réponse concrète et bienvenue pour enrayer la baisse de l’apprentissage du russe en France.

Quant à susciter l’intérêt des jeunes Français pour la Russie, le tourisme et la culture sont essentiels mais je crois que c’est aussi et avant tout en offrant des perspectives professionnelles que cela se fera, par le biais d’emplois dans les entreprises françaises et russes, qu’elles soient implantées en Russie ou en France. J’estime à cet égard que c’est un des rôles fondamentaux de l’ambassade de faire connaître aux autorités françaises, aux entreprises et aux médias la réalité de la nouvelle Russie, le plus objectivement possible, sans idéologie, pour donner le goût de la Russie.

En ce qui concerne la promotion du français en Russie, le réseau des 11 Alliances françaises, des centres de Moscou et Saint-Pétersbourg, l’action de l’ambassade auprès des professeurs russes de français et auprès des écoles et des universités contribuent à assurer la diffusion du français. Et chaque année, il y a au mois de mars dans toute la Russie les Journées de la Francophonie que nous organisons avec nos amis canadiens, belges, suisses et africains, avec des événements très courus à Moscou, comme le festival de cinéma ou bien encore le festival de jazz,. A ce propos, la Francophonie, c’est 56 Etats-membres qui ont le français en partage et 14 pays observateurs. C’est, notamment dans le cadre des Nations-Unies, une force politique et culturelle non négligeable.

Est-ce que la crise économique a eu une influence sur la réduction du flux touristique de la Russie vers la France ? Combien de visas ont été délivrés par l’ambassade en 2009, en comparaison avec la même période en 2008 ? Est-ce que la France soutient l’idée d’une élimination progressive des barrières de visa entre la Russie et l’UE ?

Dans les colonnes même de la Rossiiskaya Gazeta, le président SARKOZY avait fait part, lors de sa visite à Moscou en octobre 2007, du soutien de la France à la perspective à long terme de la suppression du régime des visas. Cependant, c’est une décision qui se prendra au niveau européen et qui présuppose une coopération intensifiée avec la Russie sur un nombre vaste de questions, telles que les coopérations policière et judiciaire, les permis de travail, la réadmission.

Pour ce qui concerne la fréquentation de la France par les touristes russes, 2008 avait été un bon cru, avec plus de 700 000 arrivées comptabilisées. Nos premières estimations pour la saison touristique 2009 nous orientent vers une baisse de 15 à 20% du nombre de touristes russes, ce qui nous ramènerait au niveau de 2007, avec plus de 550 000 arrivées, qui avait marqué une augmentation de 25% par rapport à 2006. Donc, la situation est bien moins mauvaise que ce que l’on pouvait craindre en début d’année. En revanche, pour ce qui concerne la délivrance de visas, nous observons une baisse d’environ 30% par rapport à 2008, année durant laquelle nous avions enregistré une hausse d’environ 10% du nombre de visas par rapport à 2007, soit plus de 300 000 visas délivrés sur toute la Russie par les consulats français. Mais nous agissons, avec notamment l’appui de « Maison de la France » pour relancer l’activité touristique, en favorisant notamment les échanges entre professionnels du tourisme pour promouvoir des offres de séjour adaptées à la crise./.

publié le 18/06/2009

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