Interview de l’Ambassadeur de France au journal Kommersant (9 février 2012)

« Nous sommes prêts à prendre le risque de la démocratie »

L’ambassadeur de France à Moscou a expliqué à Kommersant la position de Paris sur la Syrie.

Фото : Евгений Переверзев / Коммерсантъ - JPEG Après le blocage par la Russie du projet de résolution du Conseil de sécurité de l’ONU sur la Syrie, plusieurs hommes politiques français ont sévèrement critiqué Moscou. Le ministre de la Défense Gérard Longuet a même déclaré que « des cultures politiques méritent un bon coup de pied dans le derrière ». L’Ambassadeur de France en Russie Jean de Gliniasty a exposé au journaliste de Kommersant Maxime Youssine les conséquences que pourrait avoir la crise syrienne sur les « relations spéciales » entre Moscou et Paris, et comment il voit évoluer les évènements en Syrie.

Il a été écrit dans des médias français que le président Sarkozy ne parvenait depuis jours à joindre le président Medvedev pour examiner avec lui la situation en Syrie. Certains disent qu’il s’agit d’une volonté délibérée d’obsctruction du Kremlin. Etes-vous d’accord avec ces spéculations ?

- Bien sûr que non, il s’agit d’un problème technique d’emploi du temps. Les présidents Sarkozy et Medvedev s’entretiennent régulièrement sur les sujets les plus divers. Mais actuellement nous sommes en période préélectorale en France et en Russie, et il est difficile de trouver dans l’emploi du temps des deux présidents du temps pour mener une conversation substantielle. Leur rendez-vous téléphonique est prévu dans la soirée du 8 février.

On appelait « la résolution franco-marocaine » le projet de résolution rejeté par la Russie. Quel a été le rôle de la France dans l’élaboration de ce document ?

- La France s’efforce toujours d’apporter sa contribution à toutes les résolutions de l’ONU. Le projet de résolution sur la Syrie, n’a à cet égard pas constitué une exception, nous avons activement participé à sa rédaction. Mais il ne faut pas oublier que ce document a été élaboré sur la base de la résolution de la Ligue arabe. Ne serait-ce que pour cela, qualifier le projet de « résolution française » est inapproprié.

Quelle va désormais être la tactique de la France et de ses alliés ? Poursuivront-ils leurs efforts à l’ONU ou bien porteront-ils leurs efforts via d’autres organisations, comme les Groupe des amis du peuple syrien, qui se constitue à l’initiative de Paris ?

- J’attire votre attention sur un point. Le texte soumis au vote au Conseil de sécurité de l’ONU était très pondéré et modéré, je qualifierais la résolution de « politico-humanitaire ». Le volet politique de la résolution était basé sur la position de la Ligue arabe. Dans le texte avaient été prises en compte pratiquement toutes les remarques de la Russie. Et si un tel document suffit à provoquer le véto de deux puissances, il m’est difficile de m’imaginer ce que nous pourrions encore entreprendre dans le cadre du Conseil de sécurité de l’ONU. C’est pourquoi il faut réfléchir à d’autres mécanismes, à d’autres structures internationales, comme le Groupe des amis du peuple syrien que vous avez déjà mentionné.

N’a-t-on pas peur en France qu’au régime laïc de Bachar El-Assad succèdent comme en Egypte les Frères musulmans ? A Moscou on a l’impression que les médias français, et une partie de la classe politique française, ont du problème syrien une vision simpliste et manichéenne : il y a une dictature massacrant des citoyens innocents, et un peuple affamé de démocratie qui se soulève. Mais la situation n’est pas si simple.

- Les articles ou reportages paraissant dans la presse présente souvent une vision simplifiée de la situation. Les diplomates ont une toute autre appréciation de la situation. Et croyez-moi : nous comprenons ce qui motive nombre des inquiétudes de Moscou. Nos amis russes nous ont dit, qu’ils craignaient une déstabilisation durable dans la région et le renforcement des groupes extrémistes sunnites. Nous voyons nous aussi ce danger. Mais pour comprendre notre position, il faut se souvenir de notre tradition politique qui s’est fondée il y a plus de deux siècles, au moment de la Révolution Française. Quand la démocratie et les droits de l’homme sont en jeu, quand l’opposition est réprimée et que les victimes périssent par milliers, l’opinion française ne peut rester indifférente. En ce qui concerne la Syrie après le départ de M. El-Assad, nous pensons que les mécanismes démocratiques permettront en fin de compte de trouver la formule politique adéquate. Même les Frères Musulmans, s’ils arrivent au pouvoir, devront renoncer à leurs slogans actuels et mener une politique plus modérée. Je dirais que nous sommes à prendre le risque de la démocratie. Et nous considérons, que cette position est justifiée, même si elle est bien sûr risquée dans une certaine mesure.

L’Occident, et la France en particulier, sont-ils prêts à garantir la sécurité des Alaouites, des Chrétiens et des autres minorités religieuses que l’on considère comme les soutiens du régime de Bachar El-Assad, et qui pourraient être les premières victimes d’un changement de régime ?

- En ce qui concerne les minorités religieuses du Moyen-Orient, la France a une mission historique. Dès le XVIe siècle le roi François Ier signait avec le sultan Soliman le Magnifique les capitulations, qui faisaient de la France la protectrice des Chrétiens vivant dans l’Empire ottoman. Et la France a toujours dialogué avec les autres confessions et communautés de la région. En ce concerne l’avenir politique proche de la Syrie, nous n’exigeons pas de changement brutal du régime. Si un gouvernement de coalition se forme en Syrie, si des forces politiques différentes commencent à négocier et chercher des compromis, cela sera une garantie de sauvegarde des droits des minorités nationales et religieuses, y compris des Alaouites.

Un changement de pouvoir à Damas de risquerait-il pas d’entraîner pour la Russie la perte de la base navale de Tartous et de certains contrats conclus avec la Syrie ?

- Chaque pays, et donc la Russie aussi, a des intérêts stratégiques et s’efforce de les protéger, c’est tout à fait normal. Et je pense que le gouvernement qui succèdera à Bachar El Assad, aura toute légitimité pour discuter avec la Russie du devenir des contrats économiques ou des accords sur l’usage d’installations militaire. Il faut bien avoir à l’esprit que le point d’escale de Tartous n’a aucune signification stratégique décisive dans l’équilibre des forces de la région.

Quel pourrait être l’impact des désaccords sur la Syrie dans les relations franco-russes ?

- Heureusement, nous ne sommes plus à l’époque de la guerre froide. Sur de nombreux sujets Paris et Moscou ont des positions très proches, par exemple en matière de lutte contre le terrorisme ou la prolifération. Nous discutons du transit par le territoire russe des troupes qui reviendront de l’Afghanistan. Encore un exemple : une importante conférence sur la lutte contre le trafic international des drogues se tiendra à Vienne le 16 février prochain, et sera présidée par les ministres des Affaires étrangères français et russes Alain Juppé et Sergueï Lavrov. Oui, sur la Syrie nos positions divergent, mais ce n’est qu’une question parmi beaucoup d’autres, et elle ne provoquera pas de crise dans les relations franco-russes. Il y aura sans doute des déclarations dures, mais il ne faudra pas en exagérer la portée, surtout dans le contexte préélectoral que connaissent actuellement la Russie et la France.

publié le 09/02/2012

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