Interview de Sylvie Bermann à Ria Novosti – 8 mars 2018

Interview de Sylvie Bermann à Ria Novosti – 8 mars 2018

"Le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères était un monde masculin mais la situation a changé."

Vous avez travaillé en Russie en tant qu’ambassadeur au Royaume-Uni et en Chine. Vous connaissez la culture de ces pays. Existe-t’il une tradition en France, en Chine et au Royaume-Uni de célébrer le 8 mars ? Comment célébrez-vous cette fête ?

Le 8 mars est un jour de réjouissances en Russie, qui célèbre la femme depuis les débuts de l’URSS. Cette journée participe, avec le 23 février, à fédérer la nation russe. En Chine de la même manière, les femmes, notamment dans les universités, sont mises à l’honneur. Les femmes peuvent bénéficier d’une demi-journée de congés. C’est également devenu aujourd’hui une fête commerciale, à l’instar du 14 février.

En France, cette célébration plus récente est d’abord celle de la défense des droits des femmes, et de leurs libertés. C’est pour nous un moment de vigilance sur les progrès faits et sur ceux restant à faire. En France ou au Royaume-Uni, la « journée de la femme » est avant tout internationale, et ce n’est d’ailleurs pas un jour férié.

Alors que le Président de la République, Emmanuel Macron, a décidé de faire de l’égalité entre les femmes et les hommes la "grande cause du quinquennat", le 8 mars cette année est une occasion privilégiée pour réaffirmer notre détermination en ce sens. Le ministère de l’Europe et des affaires internationales se mobilise aussi pour la journée du 8 mars avec tout un programme de discussions et de conférences.

Vous avez une grande expérience diplomatique. Est-il difficile d’être diplomate pour une femme ? Pourquoi à votre avis, la diplomatie est en majorité une profession masculine ?

Le Quai d’Orsay était, jusqu’il y a très peu de temps, un monde très masculin où quelques femmes étaient tolérées mais n’accédaient pas aux principales responsabilités. En 2011, j’ai été nommée comme la première femme Ambassadeur dans un pays majeur, membre permanent du Conseil de sécurité, la Chine.

Ces dernières années, la situation au sein de la diplomatie française a heureusement beaucoup évolué, grâce à une politique volontariste. On compte aujourd’hui 47 Ambassadeurs femmes françaises dans le monde, soit une augmentation de 26% des nominations féminines en cinq ans. Plus de la moitié des fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères sont des femmes aujourd’hui. Mais il reste encore des efforts à faire et notamment être vigilant sur les promotions des femmes pour qu’elles puissent accéder aux fonctions d’encadrement.

Il est aussi important à mon sens de se montrer solidaires en tant que femmes diplomates. Je rappelle à ce titre que la première femme ambassadeur au monde était russe ; il s’agissait d’Alexandra Kollontaï, appelée à représenter l’URSS en Norvège en 1923.

A votre avis, faut-il des quotas pour les femmes au pouvoir – au parlement, dans le gouvernement et d’autres structures gouvernementales ?

Je ne suis pas tenante d’une « diplomatie féministe » mais j’estime qu’il est important qu’il y ait une représentation juste de la société ; comme le disent les Chinois, « les femmes portent la moitié du ciel ».

J’étais auparavant réticente à l’idée de quotas, je pensais que la première réaction serait « elle a été promue parce que c’est une femme », que celles qui le méritent devaient être promues selon leurs compétences et talents. J’ai depuis changé d’idée ; si l’on ne fait rien, rien ne change.

En ce sens, je crois que les enseignements à tirer de la loi française qui a fixé un quota de 40% de femmes dans les conseils d’administration ou de surveillance des sociétés cotées et des grandes entreprises sont positifs. La France partait de loin, avec un taux de féminisation de 10% en 2008. La proportion de femmes au sein des conseils des sociétés du CAC 40 a progressé de 180 % en l’espace de six ans. Des études ont montré la corrélation entre management féminin et performance des entreprises. Elles sont de vrais atouts, mais dans les conseils d’administration dont les membres se cooptaient, on ne pensait jamais à elles. Il fallait imposer les femmes, y compris en recourant aux quotas.

Comment commenteriez-vous la récente lettre ouverte de femmes françaises célèbres en France, notamment des actrices très connues dans le journal Le Monde contre la vague de « haine à l’égard des hommes » qui a été suscitée par la publication en Occident de harcèlement fait aux femmes ?

Il est important de noter que certaines des signataires de cette tribune collective sur « la liberté d’importuner » des hommes au nom de la « liberté sexuelle », ont ensuite présenté leurs excuses aux « victimes d’actes odieux qui ont pu se sentir agressées » et ont expliqué que rien dans ce texte n’indiquait que le « harcèlement avait du bon ». Le harcèlement est inacceptable et personne, ni homme, ni femme, ne confondent la séduction et le harcèlement.

En dépit des efforts déployés par de nombreux pays, les violations graves des droits des femmes demeurent dans toutes les régions du monde. La France est attachée à éliminer toutes les formes de violences faites aux filles et femmes ou fondées sur le genre, comme l’a rappelé le président de la République en novembre 2017 : « le premier pilier pour atteindre l’égalité entre femmes et hommes, c’est bien la lutte pour l’élimination complète des violences faites aux femmes ».

La Douma examine actuellement un projet de loi sur l’égalité de genre qui a été adopté en première lecture en 2003. Il est profondément remanié pour la seconde lecture. Les medias ont indiqué que l’introduction de la notion de harcèlement dans la loi russe avait été proposée à la chambre basse du parlement russe et
l’introduction de sanctions en cas d’infraction est envisagée. Quelle est l’expérience de la France dans ce domaine ?

Le parlement français a adopté des dispositions pour prévenir et sanctionner le harcèlement sexuel. Notre code pénal réprime le fait « d’imposer à une personne, de façon répétée, des propos ou comportements à connotation sexuelle qui soit portent atteinte à sa dignité en raison de leur caractère dégradant ou humiliant, soit créent à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante ». Ce texte établit un cadre législatif clair.

Alors que le harcèlement sexuel est au cœur de l’actualité, le gouvernement français a par ailleurs décidé d’ouvrir en début d’année une consultation citoyenne en vue de présenter au parlement un nouveau projet de loi contre les violences sexistes et sexuelles en 2018. La secrétaire d’État en charge de l’égalité entre les femmes et les hommes souhaite que ce projet de loi soit élaboré avec le concours de chaque citoyen, afin que l’ensemble de la société redéfinisse ce qu’elle juge acceptable ou pas. En participant à l’un des 300 ateliers organisés dans le cadre d’un « Tour de France de l’Egalité », chacun peut participer à l’écriture de cette nouvelle loi.

Aimez-vous le football ? Allez-vous suivre le championnat du monde de football en Russie cet été ? Des personnalités de haut rang françaises se rendront elles à ce tournoi ?

Je ne suis pas une spécialiste du football mais, pour moi, le championnat du monde 2018 est un événement majeur, constitutif des relations entre nos deux pays. Je suivrai bien entendu le championnat, surtout si la France affiche des bons scores. Le football est une passion en France. Vraisemblablement, certaines personnalités publiques assisteront à des matchs, mais à ce stade, on ne peut pas dire quelles personnalités françaises de haut rang se rendront à ce tournoi.

La visite du président Macron en Russie en mai est en préparation. Qu’attendez-vous de cette visite ?

Tout d’abord, je me réjouis de cette visite. Elle permettra encore de renforcer nos liens et de poursuivre le dialogue dans la lignée de la rencontre entre nos deux présidents à Versailles il y a un an. Le Forum économique international de Saint-Pétersbourg auquel la France est invitée d’honneur est une excellente occasion de discuter de la façon dont nous pouvons développer nos relations économiques malgré un environnement contraint. Je pense que cela est bénéfique pour nos entreprises et nos économies et la présence conjointe des présidents français et russe à ce Forum ne pourra qu’encourager le monde des affaires à tisser davantage de liens. Enfin, nos présidents se parlent souvent au téléphone, nos ministres se rencontrent très régulièrement pour tenter de trouver des solutions aux grandes crises qui affectent le monde. Ce sera l’occasion très certainement de discuter de ces sujets complexes qui ne peuvent malheureusement pas trouver de solution en un jour.

Il est connu que le président Macron durant sa visite en Russie devrait prendre part avec le président Poutine à la première session du Forum de Trianon. Quel sera le principal thème de cette rencontre ? Quels seront les sujets discutés ?

En effet, les présidents devraient participer à la première session du Dialogue de Trianon entre sociétés civiles françaises et russes lors du forum économique de Saint-Pétersbourg. Le thème de l’année 2018 du Dialogue, « la ville du futur », sera décliné lors de la session pour aborder des domaines concrets comme la mobilité, l’architecture et l’urbanisme, l’efficacité énergétique, la participation des citoyens, la « Smart City », les métiers, les arts et la culture, le logement, la gestion des déchets et le mieux vivre. Les premières discussions en ce sens se sont déjà déroulées lors du Forum de Gaïdar, en janvier 2018.

Version russe sur le site de Ria Novosti  : https://ria.ru/interview/20180308/1516001000.html

publié le 16/03/2018

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