Interview au journal "Vetchernyï Novossibirsk" (18 mai 2010)

Jean de Gliniasty : nos perspectives de coopération sont très prometteuses

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L’Ambassadeur de France en Russie, Monsieur Jean de Gliniasty, se rend demain à Novossibirsk pour une visite de deux jours. Entré dans la diplomatie en 1975, M. de Gliniasty a travaillé à l’administration centrale du ministère des Affaires étrangères, été consul général à Jérusalem et ambassadeur au Sénégal et au Brésil. Il est ambassadeur de France en Russie depuis janvier 2009. A la veille de sa venue dans notre ville, M. de Gliniasty a accordé une interview à notre correspondante.

- Monsieur l’Ambassadeur, l’année de la France en Russie suscite un grand intérêt auprès des Sibériens. Mais dans quelle mesure les Français s’intéressent-ils à la Russie, et en particulier, à la Sibérie et à Novossibirsk ? Que savent-ils de notre ville ? Que voudraient-ils savoir ? Comme l’a écrit un de mes confrères, une partie des Français connaît la Sibérie par le roman de Jules Verne « Michel Strogoff ».

- En dépit de l’éloignement géographique entre nos deux pays, nos deux peuples ont toujours éprouvé un intérêt et une attirance réciproque l’un pour l’autre. Les grands auteurs russes sont très lus en France, on y connaît vos plus grands réalisateurs de cinéma et on y apprécie les chefs-d’œuvre de la musique classique russe. Tout le monde connaît également le rôle essentiel joué par votre pays dans la conquête de l’espace. La Sibérie est pour nous synonyme d’immensité, de nature, et bien entendu, est associée à l’hiver et au froid : savez-vous qu’une région d’Alsace est surnommée « la petite Sibérie » en raison des températures très basses qui y règnent en hiver ? Mais elle est encore, au-delà de ces clichés, trop mal connue de mes compatriotes, en dépit de son réel potentiel économique. Un des objectifs de ma visite ici est de mieux comprendre votre région et la ville de Novossibirsk, pour développer les relations de votre ville et de sa région avec la France, et ce dans tous les domaines.

- Quels secteurs de l’économie sibérienne et de Novossibirsk intéressent les investisseurs français ? Les exportations de la région en France représentaient en 2000 6 millions de dollars, en 2006, 125 millions de dollars. La France exporte chez nous des produits alimentaires et des spiritueux, des médicaments, des produits cosmétiques, des produits chimiques (matières plastiques en particulier), du verre, des appareils de communications, de l’appareillage médical, des automobiles et des meubles (données 2007). Ce courant d’exportation va-t-il s’élargir, ainsi que les investissements économiques ?

- Les chiffres que vous mentionnez illustrent bien une dynamique de long terme d’accroissement de nos échanges économiques. J’ajouterai que depuis le milieu des années 2 000, les entreprises françaises considèrent la Russie comme un marché prioritaire, et sont de plus en plus nombreuses à s’intéresser à votre pays, où nous sommes désormais le 5e investisseur direct étranger. Plus de 6 000 entreprises françaises investissent et exportent en Russie, parmi lesquelles la part des P.M.E est en nette augmentation, ce qui est encourageant pour l’avenir. A Novossibirsk même sont implantées trente sociétés françaises, et la France est le 7e partenaire commercial de la région, si l’on excepte les pays de la CEI. Je suis venu avec une importante délégation d’entrepreneurs français avec l’objectif d’accroître notre présence dans une région qui possède de nombreux atouts, à commencer par sa législation très favorable aux investisseurs étrangers.

- Peut-on suivre sur la durée l’évolution des liens entre la France et Novossibirsk ? L’intérêt des milieux d’affaires français s’est-il développé ? Qu’est-ce qui les attire en Sibérie ?

- Vous avez vous-même souligné le développement du courant d’échange entre la région de Novossibirsk et la France, qui a atteint 300 millions de dollars en 2007. La crise économique a naturellement affecté cette tendance, mais je suis convaincu que celle-ci demeurera structurellement à la hausse. Douze entreprises m’accompagnent dans mon déplacement, ce qui illustre leur intérêt pour votre région. Non contente d’avoir une des législations les plus favorables aux investisseurs étrangers en Russie, elle dispose en outre de nombreux atouts : une position géographique favorable au croisement des parties européenne et asiatique de la Russie, desservie par le 6e aéroport du pays, actuellement modernisé avec le concours d’Aéroports de Paris ; une infrastructure industrielle et de transports de qualité, et une main d’œuvre qualifiée. Tout ceci ne peut qu’inciter les entreprises françaises à venir s’implanter ici.

- Actuellement le développement des relations économiques entre les milieux d’affaires des régions revêt une grande importance. Quelles régions françaises et quelles entreprises ont l’intention de coopérer avec la France ? Dans quels secteurs de la science et de l’industrie ? En particulier, la possibilité a été évoquée de développer notre coopération dans le domaine de la biologie en s’appuyant sur le centre scientifique « Vektor » et le projet de constitution ici d’un centre scientifique international.

- La coopération entre les villes et les régions est devenue ces dernières années un élément important des relations internationales : aujourd’hui existent 70 partenariats entre collectivités locales russes et françaises, dont la plupart ont été conclus après 1991. Ces partenariats couvrent tous les secteurs de coopération possibles : échanges culturels, échanges de jeune, coopération universitaire, coopération technique et scientifique…Dans ce dernier domaine, notre coopération avec votre région, qui est l’un des centres de la recherche en Russie, est particulièrement développée : la France comme la Russie ont en effet placé la modernisation de leurs économies au cœur de leur priorités pour le XXIe siècle, qui sera celui de l’économie du savoir. Les prochaines rencontres franco-russes de la coopération décentralisée, qui se tiendront les 26 et 27 novembre 2010 à Strasbourg sur le thème de l’innovation, nous permettront de nouer de nouvelles et fructueuses coopération dans les domaine de la recherche et des hautes technologies.

- Quelles sont les perspectives en matière de relations culturelles, d’éducation, d’enseignement des langues française et russe ? Comment se développera la coopération entre les universités de Novossibirsk et les universités françaises, l’échange d’étudiants et des cadres scientifiques ? Qu’est-il prévu à cette fin ?

- Dans ce domaine, les perspectives me semblent prometteuses. L’enseignement du français dans les universités russes repart à la hausse depuis quelques années, et la langue russe suscite aujourd’hui un nouvel intérêt en France. L’Alliance française de Novossibirsk, inaugurée en 2005, a vu doubler le nombre de ses étudiants, et constitue un pont entre nos deux pays et nos deux cultures. Les échanges étudiants entre nos deux pays se développent : pour ne citer que l’exemple de Novossibirsk, un tiers des 20 universités que compte votre ville a noué des partenariats avec les universités françaises. L’université d’Etat de Novossibirsk, notamment, poursuit une dynamique politique d’ouverture à l’international ; afin de faciliter l’information sur les études en France des étudiants de l’université, nous y avons ouvert l’année dernière un Centre français.

- Une coopération est-elle possible dans le domaine social ? Par exemple, la France a l’expérience du traitement de la délinquance des mineurs, du suivi des familles dites à risque, du traitement des toxicomanes. Un changement d’expérience est-il possible ?

La France conduit bien entendu de nombreux projets de coopération dans le domaine social. Un conseiller social se consacre d’ailleurs à cette tâche à l’ambassade, et entretient des relations régulières avec le ministère de la Santé et des affaires sociales, le ministère du Travail, et les établissements et associations acteurs de la politique sociale russe. A Novossibirsk a notamment été conduit un projet d’échange de savoir-faire dans le domaine de l’éducation des enfants trisomiques ; deux pédopsychiatres français aident ainsi l’association « Down side up » à développer une approche pluridisciplinaire de la prise en charge de ces enfants. Nous sommes ouverts à toute coopération de ce type, et sommes également prêt à transmettre notre expérience du traitement social de la toxicomanie. C’est un fléau mondial, contre lequel nous devons unir nos forces, non seulement en agissant contre les trafiquants, mais aussi, et peut-être surtout, en intervenant auprès des populations consommatrices, et en éduquant la jeunesse pour la mettre en garde contre les méfaits des drogues.

- Il existe en France une société civile très active avec beaucoup d’organisations caritatives et de secours. Peut-il y avoir une coopération dans ce domaine ?

Bien sûr ! En France, cette tradition est plus que séculaire, et une société civile active et impliquée dans la vie publique est le meilleur garant de la démocratie et de la concorde sociale. Certaines expériences françaises, comme le SAMU social, qui porte assistance aux sans-abris grâce à ses volontaires, ont été reprises en Russie, à Moscou notamment. En Russie, la société civile est plus active qu’on ne le croit généralement en Occident, et je suis convaincu qu’à l’avenir, nos sociétés se rapprocheront également par l’intermédiaire de leurs réseaux associatifs.

- Monsieur l’Ambassadeur, vous avez travaillé en Afrique et au Brésil. En quoi la Russie vous intéresse-t-elle personnellement ? Qui aimez-vous parmi nos écrivains, artistes peintres, musiciens ?

J’ai effectué un premier séjour d’un an à Moscou alors que j’étais un jeune diplomate débutant, et j’ai toujours voulu revenir ici ensuite. J’ai toujours nourri un profond intérêt pour l’histoire et la culture russe : vos écrivains, que ce soient Dostoïevski, Tolstoï ou Tchekhov, ou plus près de nous Vassili Grossmann et Vassili Axionov, vos cinéastes, comme Nikita Mikhalkov ou Pavel Lounguine, vos compositeurs ont toujours été, et sont toujours avec moi. Pour être ambassadeur, il faut à mon avis deux choses : aimer son pays, qu’on a pour tâche de représenter, mais aussi s’intéresser à son pays de résidence pour mieux le comprendre et l’apprécier, et faciliter ainsi le renforcement de nos relations bilatérales. Etre ambassadeur dans un pays aussi fascinant que la Russie est un honneur, mais aussi un privilège dont je mesure chaque jour la portée.

- Connaissez-vous le russe ? Cette langue est-elle populaire en France ? J’ai entendu que les Français apprenaient moins notre langue et qu’ils étaient passés au chinois. Est-ce vrai ?

- Mon grand-père était d’origine russe et m’a laissé un accent un peu meilleur que la moyenne des étrangers. Mais pour l’essentiel j’ai appris le russe à l’université et lors de mon premier séjour à Moscou il y a trente-cinq ans de cela, et je m’efforce aujourd’hui de parler votre langue aussi bien que possible, même si pour un Français elle reste très difficile. L’enseignement du russe en France a une longue tradition, et a sans doute souffert avec la fin de l’URSS. Mais aujourd’hui, on observe un regain d’intérêt pour votre langue dans notre pays, illustré par l’ouverture en septembre 2009 de deux lycées bilingues franco-russe à Strasbourg et à Nice. Le français et le russe sont deux langues de haute culture, qu’il importe de développer dans un monde globalisé, où le risque d’uniformisation culturelle est bien présent. C’est l’une des priorités de la France que d’encourager la diversité culturelle, et à ce titre, les pouvoirs publics sont très attentifs à la situation de l’enseignement du russe en France.

- Quand seront supprimés les visas vers la France pour les citoyens russes ?

- Il m’est naturellement difficile de répondre précisément à votre question : vous savez que la politique des visas est une politique européenne, qui suppose l’accord des Etats appartenant à l’espace Schengen. La France, qui plaide pour l’établissement d’une espace européen de sécurité et de prospérité unissant l’Union européenne et la Russie, souhaite la suppression du régime des visas entre l’Union européenne et la Russie, et telle est la position qu’elle promeut à Bruxelles, où les décisions sont prises. La question est discutée dans le cadre du sommet Union européenne / Russie. En attendant, la France et la Russie ont signés des accords bilatéraux visant à faciliter les migrations professionnelles entre nos deux pays et la réadmission des étrangers de pays tiers en situation irrégulière. Et nous observons avec intérêt les mesures prises par les autorités russes pour faciliter les échanges humains entre nos deux pays, comme par exemple le projet de loi sur l’immigration qualifiée actuellement examinée par la Douma.

- Pourrait-on organiser plus souvent des tournées d’orchestres, de musiciens et de théâtres français en Sibérie et à Novossibirsk ?

- A cet égard, le programme de l’année France-Russie sera dans votre ville particulièrement riche. Le train des écrivains, qui conduira douze auteurs français contemporains de Moscou à Vladivostok, y fera étape le 3 juin ; le ballet de l’Opéra de Paris et la Comédie française donneront des représentations dans votre ville à l’automne, avant que ne se tienne en octobre le désormais traditionnel festival du Cinéma français. Je forme le vœu et ferai tout pour qu’à l’issue de cette année particulièrement riche, les échanges culturels entre Novossibirsk et la France se poursuivent avec la même intensité, et je compte pour cela sur le dynamisme de l’Alliance française et des acteurs de la vie culturelle locale. L’ambassade sera bien sûr toujours là pour les épauler.

Propos recueillis par Irina Timofeeva

publié le 12/08/2010

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