Interview au journal « Argumenty i Fakty ne Iénissee » (16 février 2011)

Les relations franco-russes ont mille ans d’histoire, et ont commencé avec la fille de Iaroslav le Sage, qui fuit l’épouse d’un roi de France. Après la révolution de 1917, de nombreux émigrés russes se sont établis en France. Les relations actuelles entre nos deux pays témoignent que nous sommes plus alliés qu’amis, estime l’Ambassadeur de France en Russie, M. Jean de Gliniasty

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La Russie et la France ont exercé l’une sur l’autre une grande influence, en particulier à partir du XVIIIe siècle. Si la France et la Russie ont aujourd’hui d’excellentes relations, c’est aussi dû à cette histoire, mais je pense également que cela correspond à nos intérêts respectifs : nous n’avons aucun désaccord fondamental, et tout à gagner à travailler ensemble pour résoudre les nombreux défis du XXIe siècle.

La France préside cette année le G20 et le G8. Quelles sont les principales tâches qui incomberont aux grandes puissances ?

La France a une lourde responsabilité. Nous sortons de la crise, mais la reprise est encore fragile et le G20 doit continuer à jouer un rôle moteur dans l’adoption par la communauté internationale de réformes qui sont nécessaires si nous voulons prendre le chemin de la croissance durable. En étroite relation avec nos partenaires, nous nous efforcerons notamment de réduire les déséquilibres entre les monnaies et de rendre les prix des matières premières moins imprévisibles. Le G8, quant à lui, se concentrera sur les questions de la lutte contre le terrorisme et le trafic de drogue et la coopération avec les pays africains. Nous devons continuer, ensemble, à chercher les voies d’un monde plus juste, plus sûr et plus stable.

La crise financière a montré l’instabilité de l’euro. Il y a eu ensuite une « guerre des monnaies » entre la Chine et les Etats-Unis. Beaucoup ont alors dit que l’euro n’avait pas d’avenir comme monnaie mondiale. Qu’en pensez-vous ?

Depuis 2004, le cours de l’euro a oscillé entre 1,36 et 1,60 dollars : son instabilité est donc toute relative ! Les banques centrales des grands pays émergents libellent de plus en plus leurs réserves en euros, ce qui prouve qu’elles ont confiance dans cette monnaie.
Le soutien apporté à la Grèce au printemps dernier a montré que les pays de la zone euro savaient se montrer solidaires, en créant un Fonds européen de stabilité financière destiné à venir en aide aux pays en difficulté financière ; la crise économique a montré que les pays de l’UE devaient coordonner plus étroitement leurs politiques économiques et budgétaires.

La sécurité du monde est un thème qui nous préoccupe tous, ou que nous vivions. Lors du dernier attentat à Domodedovo, il y a eu des centaines de victimes. Et rien n’assure qu’un tel attentat ne se reproduira pas ailleurs. Comment s’y opposer ?

La prolifération nucléaire, le terrorisme et l’extrémisme, les trafics de drogue et d’armement, mais aussi la traite des êtres humains, la protection de l’environnement et la lutte contre le réchauffement climatique sont autant de menaces auxquelles aucun Etat, aussi puissant soit-il, ne peut résister seul. Il faut donc, c’est une évidence, développer la coopération internationale dans tous ces domaines. Nous évoquons très régulièrement toutes ces questions avec nos homologues russes, qui partagent, il me semble, notre appréciation de la situation et des réponses à y apporter.

Malheureusement, personne n’est à l’abri d’une attaque terroriste : le terrorisme est une menace globale et multiforme, et c’est bien pour cela que cette menace requiert de multiples réponses. La France, pour avoir été régulièrement confrontée à des séries d’attentats, est bien placée pour le savoir. La lutte contre le terrorisme est à l’agenda du G8 cette année ; mais y figure également la lutte contre la pauvreté dans le monde, car c’est en assurant à tous la possibilité d’en sortir que nous vaincrons ce fléau des temps modernes.

Vous prendrez part au forum économique de Krasnoïarsk, et une délégation d’entreprises françaises implantées à Moscou et à Saint-Pétersbourg viendra à Krasnoïarsk. Qu’est-ce qui intéresse la France dans la lointaine Sibérie ? Il y est en effet difficile de faire des affaires à 5000 kilomètres de la capitale, compte tenu des tarifs élevés du transport par chemin de fer.

Cela va peut-être vous surprendre, mais la France a été en 2010 le premier fournisseur de la région de Krasnoïarsk, nos points forts se situant dans les domaines de la chimie inorganique et des biens d’équipements. Plusieurs sociétés françaises sont installées à Krasnoïarsk, et nous coopérons dans les secteurs de hautes technologies, comme la construction spatiale et l’énergie nucléaire. Lors de la dernière rencontre entre nos premiers ministres à Moscou, en décembre dernier, a été signé un accord entre la région de Krasnoïarsk, l’Agence russe de l’énergie et la société SAGEMCOM pour réaliser un projet pilote d’installation de compteurs électriques intelligents. Nous ne souhaitons pas en rester là, et c’est le sens de la venue de ses entreprises et de ma présence au forum économique.

Pensez-vous que les conditions pour faire de bonnes affaires existent en Russie ? Quels sont les problèmes que rencontrent en Russie les entrepreneurs français ? En quoi les fonctionnaires français et russes sont-ils semblables ? Comment les Français font-ils pour surmonter les barrières bureaucratiques ?

Faire des affaires en Russie n’est pas particulièrement facile ; mais est-ce facile quelque part ? Je ne peux que constater qu’au cours de la décennie qui vient de s’écouler, notre courant d’échange a été multiplié par quatre, et que de plus en plus nombreuses sont les entreprises françaises qui viennent s’installer ici. Beaucoup a été fait pour améliorer l’environnement des affaires, et les autorités centrales et régionales russes continuent à travailler dans ce sens. En France aussi, nous travaillons à la simplification des procédures administratives, en relation étroite avec les entreprises françaises et étrangères, pour augmenter l’attractivité de notre pays. Je crois que les barrières sont plus mentales que bureaucratiques, en fin de compte : tant la France que la Russie sont victimes de préjugés négatifs qu’il nous faut combattre, et c’est l’une de mes missions ici.

Pendant les années 90, qui furent difficiles, ce fut la France qui tendit la main à la société NPO PM, aujourd’hui ISS, qui est la principale entreprise de fabrication de satellites et de sondes. La France et ISS poursuivront-elles leur coopération ?

Notre coopération spatiale fêtera bientôt ses cinquante ans, et n’a cessé de se développer depuis. Le premier Français qui est allé dans l’espace s’y est rendu à bord d’un vaisseau russe, cela est symbolique de la qualité de notre relation dans ce domaine. Mais le meilleur reste encore à venir, j’en suis convaincu : cette année débutera la série de lancements de la fusée Soyouz à partir du cosmodrome de Kourou en Guyane française, nous travaillons conjointement sur les lanceurs du futur, et les sociétés françaises coopèrent activement avec la société ISS, que j’aurai l’occasion de visiter au cours de mon séjour.

70% de l’électricité française est d’origine nucléaire, et en Russie de nouveaux on commence à craindre cette source d’énergie. Comment la France aborde-t-elle la question ?

La France a fait le choix de l’énergie nucléaire dans les années 70, au moment des chocs pétroliers. Comme toute nouvelle technologie, l’énergie nucléaire a suscité des craintes dans la population, dont les mouvements écologistes se sont fait l’écho. La politique de sécurité rigoureuse de la part des opérateurs de toute la filière nucléaire est une priorité commune russe et française. En France, son respect est assuré par une autorité indépendante, et le développement de nouveaux réacteurs plus sûr, comme l’EPR construit par Areva, est la meilleure réponse à apporter aux détracteurs de l’énergie nucléaire. L’opinion publique française est dans l’ensemble plutôt favorable à une énergie qui présente le grand avantage de ne pas libérer de gaz à effets de serre. A l’heure où nous devons lutter contre le réchauffement climatique, c’est un argument de poids en faveur de l’énergie nucléaire, et je crois que les Français en sont conscients.

L’année dernière a été celle de la Russie en France et de la France en Russie. A Krasnoïarsk ont eu lieu de nombreuses manifestations avec des artistes et écrivains contemporains français ; d’illustres créateurs russes, comme le peintre Sourikov et l’écrivain Astafiev, sont nés à Krasnoïarsk. Avez-vous des écrivains et peintres russes préférés ?

L’année de la France en Russie et de la Russie en France a été un grand succès d’audience, et je suis heureux qu’elle ait eu de l’écho à Krasnoïarsk, mais aussi que les Français aient pu découvrir votre région lors de la présentation à Lyon de l’exposition « Sibérie inconnue » qui a été un des temps forts de l’année en France. Mon intérêt pour la Russie concerne évidemment sa culture, qui est au cœur de la relation entre nos deux pays : la lecture de Gogol, Dostoïevski, Pouchkine, Tolstoï, Boulgakov, Grossmann… a produit sur moi une forte impression. J’apprécie beaucoup les illustrateurs russes du XXe siècle, dont beaucoup on exercé leurs talents en France, comme Léon Bakst ou Fiodor Rojankovsky, dont des générations d’enfants français ont admiré les magnifiques illustrations. Lors de mon premier séjour à Moscou, j’ai passé des heures à la galerie Tretiakov devant les magnifiques paysages de Sourikov et Chichkine et les magnifiques compositions de Vroubel et Levitan. Et si j’ai un regret, c’est de ne pas avoir aujourd’hui assez de temps pour découvrir la création contemporaine russe, dont je peux à peine entrevoir la richesse…

Vous avez beaucoup voyagé à travers la Russie. A votre avis, y-a-t-il une différence entre la vie à la capitale et dans les régions, est-on sur une autre planète en province ? Y’a-t-il des territoires qui vous ont particulièrement impressionnés ?

La Russie et la France sont de ce point de vue, assez semblables : la capitale est une métropole de plus dix millions d’habitants, où est concentrée la majeure partie du pouvoir politique économique et du pays. Pour autant, ces capitales ne seraient rien sans le pays qui les entouret ! Et c’est bien pour cela que je me rends autant que possible dans les régions russes pour en découvrir la diversité et les talents. Il y a là tout un potentiel de développement de nos échanges économiques, culturels, scientifiques et humains.

Aimez-vous la vie en Russie, qu’est-ce qui vous plaît, et qu’est-ce que vous ne supportez pas ?

La vie en Russie n’est pas particulièrement difficile, si l’on excepte la rigueur de son climat hivernal, à laquelle nous autres Français ne sommes pas vraiment habitués. Les Russes nous ressemblent : vous êtes comme nous expansifs et amateurs de ces longues conversations à bâtons rompus dont nous raffolons aussi, amoureux de la culture et de la bonne chère. Notre amitié séculaire repose aussi sur cela ! Il y a évidemment beaucoup de choses que je ne comprends pas, mais votre grand poète Fiodor Tioutchev l’a bien dit : « On ne peut pas comprendre la Russie par la voie de la raison... » !

Propos recueillis par Olga LOBZINA

publié le 22/02/2011

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