Interview au bimensuel « TEK. Stratégies du développement » édité par le ministère russe de l’Energie (№5 septembre-octobre 2010)

Relever les défis du futur

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Quels ont été les changements dans la relation énergétique de nos deux pays ? Quelles sont les priorités de cette coopération ? Que peut-on dire du potentiel de coopération entre la France et la Russie dans la sphère énergétique ?

Historiquement, du moins depuis 1976, notre relation énergétique était celle d’un fournisseur (l’URSS, puis la Russie) à un client (la France). Aujourd’hui encore, les hydrocarbures représentent 92% des exportations russes en France, et cette forte présence des hydrocarbures, dont notre pays a besoin, explique que la balance commerciale de la France avec la Russie soit structurellement déficitaire. Notre relation commerciale a toujours été très satisfaisante et elle le reste. Mais naturellement, la coopération dans le domaine de l’énergie va bien au-delà de cette relation de fournisseur à client.

L’industrie française a développé des solutions innovantes dans tous les secteurs de l’énergie (production, distribution, efficacité énergétique…) et nos sociétés sont actives sur le marché russe. La participation de Total à divers projets pétrogaziers, dont le plus connu est naturellement celui de Chtokman, est à cet égard emblématique, ainsi que la participation d’entreprises françaises aux consortia South Stream et Nord Stream ; la participation de sociétés françaises comme Dalkia à la modernisation des réseaux de distribution d’énergie et de chaleur est un autre volet important de nos relations. Enfin, nous développons notre coopération en matière d’efficacité énergétique, car c’est sans doute là que réside le plus grand potentiel d’économies de ressources qui, nous le savons tous, ne sont pas inépuisables : tel sera l’objectif du Centre franco-russe pour l’efficacité énergétique et les projets industriels communs, qui associera acteurs publics et privés de nos deux pays avec le but de développer notre coopération dans ce domaine crucial.

Dans un monde où l’énergie va devenir de plus en plus rare - selon l’Agence Internationale de l’Energie, la demande globale d’énergie primaire doit augmenter de plus de 55% d’ici 2030 – toutes les bonnes volontés doivent être mises en commun pour que l’humanité puisse poursuivre son développement en protégeant notre environnement. La coopération dans le secteur énergétique est naturellement prioritaire dans la relation franco-russe ; si nous pouvons être légitimement satisfaits de l’excellente qualité de nos relations politiques et économiques, nous devons aussi faire mieux encore pour relever les défis de demain.

L’énergie est un secteur stratégique. Comment évaluez-vous la coopération de la Russie et de la France dans le domaine de la sécurité énergétique ?

La sécurité énergétique est l’un des piliers sur lequel repose la stabilité de l’ordre international. C’est pourquoi, entre autres, la France a favorablement accueilli la proposition du président Medvedev de création d’un espace de sécurité commun en Europe, dont l’objectif est la constitution d’un espace de sécurité et de prospérité commun entre l’Union européenne et la Russie. L’accord-cadre de partenariat en cours de négociation entre l’Union européenne et la Russie, qui remplacera l’accord de 1997, vise également à améliorer la sécurité énergétique de nos deux pays, en accroissant l’interdépendance entre fournisseurs et clients, dont les intérêts sont convergents. Dans ce contexte, je qualifierai la coopération franco-russe d’excellente. Les nombreux projets communs que nous conduisons dans le domaine énergétique ont pour objectif d’améliorer notre sécurité énergétique à tous.

Dans quelle mesure les compagnies françaises sont-elles impliquées dans les projets Chtokman, Nord Stream, South Stream et d’autres projets ? Y-a-t-il des projets dans le cadre de la coopération nucléaire ?

La France participe aux trois grands projets que vous mentionnez à travers les sociétés qui y sont impliquées. La compagnie Total participe à la mise en valeur du gisement de Chtokman, en apportant son expertise dans l’extraction offshore et dans la liquéfaction du gaz naturel. C’est un projet très important, puisqu’il consiste à mettre en valeur le plus grand gisement de gaz naturel au monde non exploité connu à ce jour.

GDF-Suez est déjà actionnaire du consortium « Nord Stream », et EDF devrait d’ici la fin de l’année devenir actionnaire du consortium South Stream, deux projets qui visent à améliorer le transport du gaz naturel russe vers les marchés européens. En participant à leur réalisation, les deux principaux acteurs du marché français de la production et de la distribution d’énergie démontrent que la France a fait le choix de renforcer sa coopération avec la Russie.

Ce choix a également été fait dans le nucléaire : la compagnie nationale d’électricité française EDF et l’exploitant nucléaire russe Rosenergoatom entretiennent depuis quinze ans des relations étroites de coopération et d’échanges de bonnes pratiques. Cette coopération sera élargie dans l’avenir à d’autres domaines, comme la recherche et le développement, comme le prévoit l’accord signé par MM. Kirienko et Proglio le 19 juin dernier à Saint-Pétersbourg, en présence des présidents Sarkozy et Medvedev

Un autre accord, signé le 8 juin dernier entre le Commissariat à l’Energie Atomique et Rostom, prévoit une coopération renforcée dans la recherche sur les réacteurs du futur. Des coopérations existent en outre entre Rosatom et Areva : Areva construira à Zelenogorsk une usine de retraitement d’uranium appauvri, et conçoit des systèmes de contrôle-commande pour les réacteurs de technologies VVER. Cette coopération dans le domaine du nucléaire est naturelle et logique, dans la mesure où nos pays ont fait le choix de développer cette énergie abondante et non émettrice de gaz à effet de serre.

Pourriez-vous nous parler de la politique énergétique de la France ? Quelles sont ses convergences et des différences avec la position de la Russie, qui a présentée dans sa stratégie énergétique à l’horizon 2030 ?

La politique énergétique de la France a pour objectif de garantir l’accès durable à l’énergie pour tous à un prix raisonnable et dans le respect de l’environnement. Ce dernier point est important : les pays de l’Union européenne se sont fixés comme objectif d’ici 2020 une réduction de 20% de ses émissions de gaz à effets de serre et un recours accru aux énergies renouvelables, qui devront d’ici 2020 représenter 20% de la consommation énergétique totale de l’UE. Dans ce contexte, la France a choisi, pour sa production d’électricité, de développer le nucléaire, qui n’émet pas de gaz à effet de serre et ne pollue pas l’atmosphère, et poursuit une active politique de développement des énergies renouvelables, comme le photovoltaïque, l’éolien ou le recours aux biocarburants. Enfin, l’efficacité énergétique est une troisième composante importante de cette politique, car économiser l’énergie est devenu primordial. En dépit des différences entre la France, faiblement dotée en ressources énergétiques naturelles, et la Russie, je ne vois pas de discordances majeures dans nos politiques énergétiques : le développement de l’énergie nucléaire et l’amélioration de l’efficacité énergétique sont également des priorités du gouvernement russe.

Aujourd’hui, on observe un accroissement des investissements des entreprises françaises en Russie. Comment travaillent-elles sur le marché russe ?

Si l’ont exclut les pays à fiscalité avantageuse, la France est devenu en 2009 le 5e investisseur en Russie, où travaillent 6000 sociétés françaises, qui soit y sont implantées, soit y exportent. Après avoir été longtemps en retrait, les investisseurs français ont compris dans les années 2000 le potentiel du marché russe, et sont chaque année plus nombreux à s’y intéresser.

Les raisons de cette présence plus active sont nombreuses : vous citez nos bonnes relations politiques, et elles jouent bien sûr leur rôle. Mais les réformes accomplies ces dix dernières années ont indéniablement créé un environnement favorable pour les affaires. Ces remarques d’ordre général valent également pour le secteur énergétique.

L’année 2010 est celle de la France en Russie et de la Russie en France. Quelles sont vos attentes et vos espérances ? Quel bilan peut-on déjà en tirer ?

L’objectif de cette année France-Russie est de célébrer par toute une série de manifestations l’amitié séculaire entre nos deux pays, et de créer la base de notre coopération pour les années à venir. C’est pourquoi nos amis russes et nous-mêmes avons fait le choix d’une programmation ambitieuse, qui comprend près de 400 évènements dans tous les domaines, de la culture à l’économie, des échanges scolaires aux sports, de la coopération universitaire à la coopération dans le secteur social. Cette programmation a impliqué une multitude de partenaires dans toutes les régions russes et françaises : nous ne voulions pas d’une année trop exclusivement centrée sur les capitales de nos deux pays.

Il est évidemment trop tôt pour dresser le bilan de cette année, qui n’est pas terminée, et dont le programme automnal sera très riche, en particulier dans le domaine économique. J’observe que cette année a permis aux Russes et aux Français de davantage s’intéresser les uns aux autres et de mieux se connaître. Ce faisant, elle a consolidé et accéléré le rapprochement de nos sociétés, et mieux fait connaître la réalité de nos échanges économiques, qui ont connu un très fort développement tout au long de la décennie écoulée. Il nous faudra à l’avenir poursuivre sur cette voie, afin que chaque année soit celle de la France en Russie et de la Russie en France !

publié le 07/02/2011

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