Interview à la revue "Ekonomitcheskie strateguii" (juin 2010)

Parmi les centaines d’événements de l’Année de la Russie en France et de la France en Russie, près de quarante sont liés d’une manière ou d’une autre à l’économie. Quel est le potentiel de cette année croisée pour l’économie réelle de nos deux pays ?

- Sur le plan économique, notre objectif en cette année France-Russie est une mise en relation intensive des entreprises de nos deux pays, afin qu’elles puissent nouer de nouveaux partenariats, toujours plus nombreux et ambitieux. A ce titre, la participation de grandes compagnies françaises au Forum économique de Saint-Pétersbourg, la rencontre d’entrepreneurs français et russes à Moscou en décembre, ainsi que la grande exposition sur l’art de vivre à la française au Manège en octobre, pour ne mentionner que ces quelques évènements parmi des dizaines d’autres, contribueront tout au long de cette année au développement de nos relations économiques bilatérales. Naturellement, sitôt la fin de cette année fêtée en décembre prochain, nous nous remettrons au travail et poursuivrons nos efforts dans ce sens, afin que les années à venir voient se multiplier les projets économiques fructueux entre nos deux pays.

De votre point de vue, quelles seront les orientations fondamentales, à l’avenir, de la coopération franco-russe ?

- Nous souhaitons investir davantage dans le développement économique de la Russie, et développer notre coopération dans des domaines qui sont cruciaux pour l’avenir, comme les hautes technologies, la coopération spatiale, l’énergie et l’efficacité énergétique, les transports, l’industrie pharmaceutique, les technologies de l’information et de la communication. L’innovation est le maître mot qui doit caractériser notre coopération pour la décennie à venir : priorité sera donc donnée à la coopération scientifique et technique et à la coopération universitaire.

Les investissements croisés entre la France et la Russie sont indiscutablement importants. Qu’est-ce qu’il est nécessaire de faire, selon vous, pour que ces investissements puissent croître ?

- Les investissements français en Russie ont connu une augmentation remarquable depuis le milieu des années 2000. En terme de flux et en excluant les zones offshore et les pays à fiscalité attractive, la France occupe aujourd’hui le cinquième rang des investissements en Russie. En revanche, le montant des investissements russes en France reste encore assez faible, alors que notre pays est considéré comme l’un des plus attractifs au monde en la matière. Nous essayons donc de remédier à cette situation, en lien avec l’Agence française pour les investissements internationaux, qui renforcera prochainement sa présence à Moscou. Ce qui est important, c’est que cette tendance au renforcement de nos investissements s’inscrit dans une dynamique de long terme : les entreprises françaises ont compris l’intérêt du marché russe et sont chaque année toujours plus nombreuses à y venir.

Comment évalueriez-vous l’intérêt des entreprises françaises pour la Russie, et en particulier celui des PME ?

- Les entreprises françaises sont depuis longtemps bien installées dans certains secteurs comme l’agro-alimentaire, le luxe, ou encore l’industrie pharmaceutique. Plus de 400 entreprises françaises sont implantées en Russie et plus de 6 000 y exportent. Sur la longue durée, depuis l’année 2000, les exportations françaises à destination de la Russie ont été multipliées par quatre. Bien évidemment, ces résultats encourageants doivent nous inciter à continuer nos efforts dans ce sens. Pour ce qui est des PME, elles représentent une part croissante dans le commerce bilatéral franco-russe, et nous nous efforçons d’encourager cette tendance ; aux grands projets dans les domaines de l’énergie et des transports doivent s’ajouter une multiplicité de liens d’affaires à une échelle plus réduite participant eux aussi au renforcement de nos liens économiques, mais aussi humains.

Est-il vrai que le travail dans les régions russes constitue une orientation stratégique pour les Français ?

- La dimension régionale constitue indéniablement une orientation stratégique, car l’on aurait tort de négliger les perspectives économiques offertes par le dynamisme de nombreuses régions russes. En dehors de la région de Moscou et du District du Nord-Ouest, les entreprises françaises sont déjà bien établies dans les régions d’Ekaterinbourg, de Novossibirsk, de Nijni-Novgorod et de Rostov. Il me paraît donc important de stimuler l’expansion géographique de la présence économique française en Russie. Ainsi, je me rends régulièrement en déplacement dans les régions russes accompagné d’entreprises françaises qui y présentent leurs projets de développement de leurs activités dans cette région.

Pensez-vous qu’il existe un intérêt, du côté russe, pour les entreprises françaises ?

- Oui, il existe un intérêt croissant de nos partenaires russes pour les entreprises françaises, comme en attestent plusieurs exemples : l’implantation en France de la banque russe VTB, l’achat du traiteur Hédiard ou encore la reprise de France-Soir par des investisseurs russes. Néanmoins, je souhaiterais que davantage d’entreprises russes s’intéressent au marché français. L’économie française est plus ouverte qu’on ne le croit, puisque la France est le deuxième pays d’accueil des investissements directs étrangers de l’Union européenne, et les entreprises russes sont les bienvenues chez nous !

Lors du prochain Forum économique international de Saint-Pétersbourg, auquel participera le président Nicolas Sarkozy, sera présentée une initiative bilatérale intitulée « Partenariat pour la modernisation de la Russie ». Quelles perspectives cette initiative ouvre-t-elle ?

- Le Forum économique international de Saint-Pétersbourg sera en effet le lieu idéal pour présenter concrètement notre volonté de travailler avec les autorités russes pour nous impliquer dans la modernisation de votre pays. Nous sommes très intéressés par une coopération avec le futur centre technologique de Skolkovo, ainsi que par le projet de cité financière internationale. Par ailleurs, nous travaillons à la conception d’un grand partenariat franco-russe pour la sécurité énergétique.

Le 9 mai 2010, le régiment de chasse « Normandie-Niemen » a pour la première fois participé à la parade de la Victoire. Comment cet événement a-t’il été perçu en Russie ?

- Il me faut, avant tout, dire que mon pays a été honoré de cette invitation à participer à cette commémoration au côté de l’armée russe et des autres armées alliées. Les 70 soldats français du régiment de chasse Normandie-Niemen, par leur présence sur la Place Rouge lors du défilé de la Victoire, ont incarné la fraternité d’armes entre la France et la Russie durant la seconde Guerre mondiale. Nos amis russes leur ont réservé un accueil enthousiaste et de nombreux reportages leur ont été consacrés. Cela démontre que le souvenir du sacrifice de nos aînés pour sauvegarder notre liberté reste encore tout-à-fait vif en Russie, ce dont je ne peux que me réjouir.

Il y a quelques temps, le président Medvedev a émis des propositions relatives à l’amélioration de l’architecture de sécurité européenne. Les objectifs de politique étrangère de la France et de la Russie sont-ils proches ?

- La France et la Russie partagent le même souhait d’un vaste espace euro-atlantique des échanges humains, du commerce et de la sécurité. La rénovation de l’architecture de sécurité européenne est un point majeur. La France a été la première à répondre lorsque le président Medvedev a fait des propositions dans ce sens, qui méritent un examen approfondi. Nous devons veiller ensemble à la sécurité en Europe et à la sécurité de l’Europe face aux grands défis qui nous attendent : changement climatique, prolifération nucléaire, terrorisme, piraterie et criminalité. Nous avons pour but de développer notre coopération avec la Russie en matière de défense et de sécurité, en relation avec nos partenaires de l’Union européenne et de l’OTAN, et de poursuivre l’essor de nos relations économiques bilatérales. Nos dirigeants se rencontrent régulièrement, et à haut niveau, notamment dans le cadre de séminaires intergouvernementaux et du Conseil de Coopération pour les questions de sécurité.

L’année dernière, les prises de participation d’entreprises françaises en Russie ont augmenté substantiellement. Le groupe Renault est entré au capital d’Avtovaz, une entreprise mise en difficulté par la crise. Pourquoi les projets d’investissement continuent-ils d’être réalisés, en dépit de la crise ?

- Pour ce qui est du cas particulier de Renault, il y a des raisons de rester optimiste : les responsables de cette compagnie ont récemment annoncé un élargissement de la production pour devenir leader du marché russe, avec une part qui pourrait se chiffrer à 10-14% d’ici 2014, ou même à 40% avec les partenaires Avtovaz et Nissan. Les grandes compagnies françaises présentes en Russie ont confiance en l’avenir et croient en la stratégie de l’investissement. Une fois la crise économique définitivement derrière nous et la croissance revenue, cet investissement s’avèrera rentable : il ne faut pas oublier que le marché automobile russe a encore un fort potentiel de croissance, puisqu’on ne dénombre dans le pays que 230 automobiles pour 1000 habitants, contre 600 pour 1000 en Europe occidentale. Ce secteur est donc promis à une forte croissance dans les années à venir.

Selon vous, la Russie a-t-elle su réagir adéquatement à la crise économique qui a frappé le monde entier à la fin de l’année 2008 ?

- Il me semble que la Russie a su réagir énergiquement à la crise qui a frappé le monde en 2008, en prenant des mesures qui en ont tempéré les effets les plus néfastes pour la population : soutien du secteur bancaire, augmentation des prestations sociales et politique de soutien à l’activité économique. Je note également que la Russie s’est résolument engagée sur la voie de la modernisation, en matière d’économie tout autant que dans la sphère sociale, ce qui l’aidera très certainement à sortir rapidement de la récession, et lui permettra de viser une croissance durable déconnectée de l’évolution du cours des matières premières.

Votre carrière diplomatique a commencé à Moscou. Pouvez-vous s’il vous plaît nous en dire plus sur cette période, et également nous expliquer pourquoi vous avez choisi d’apprendre la langue russe ?

- J’ai en effet travaillé en tant que jeune diplomate à Moscou au début des années 70. La capitale de la Russie avait alors un aspect tout-à-fait différent, un peu triste et presque sans endroits pour se divertir. Moscou a depuis beaucoup changé, et c’est un honneur d’y travailler tout autant qu’un plaisir d’y vivre. Pour ce qui est de la langue russe, malgré un grand-père russe (qui m’a transmis un accent un peu meilleur que celui de la moyenne des étrangers) c’est à l’Université que j’ai appris votre langue, choix motivé notamment par mon profond respect pour la culture russe, foisonnante et inventive dans tous les domaines artistiques et intellectuels.

Quel rôle jouent les programmes d’échanges entre universités dans la coopération franco-russe ?

- Ces programmes entre universités sont essentiels car ils posent les fondations de nos futures coopérations, dans des domaines aussi variés que les hautes technologies, la médecine, le droit ou les sciences humaines. Notre action en matière universitaire repose sur deux orientations fondamentales. La première est d’inciter à la signature d’accords pédagogiques entre établissements d’enseignement supérieur français et russes. Plus de vingt accords de ce type ont déjà été signés, aboutissant à des programmes conjoints de formation et de recherche. La seconde orientation est le soutien apporté à la mobilité des étudiants et des professeurs ; en 2009, plus de 1500 étudiants russes se sont rendus en France pour des périodes de plus de trois mois, et 300 étudiants français sont venus étudier en Russie. Cet aspect de notre coopération universitaire est fondamental, nous souhaitons donc, avec nos partenaires russes, augmenter ce nombre.

Comment la langue française est-elle promue en Russie ? Quelle importance attribuez-vous à l’action en faveur de la langue française ?

- La place de la langue française en Russie n’est pas négligeable : 750 000 personnes, en majorité des écoliers et des étudiants, apprennent aujourd’hui notre langue. La promotion de la langue française est soutenue par l’Ambassade au moyen de stages pédagogiques destinés aux enseignants de français et de programmes d’échanges d’étudiants et de professeurs, mais aussi par le très dynamique réseau des onze Alliances françaises en Russie et les dix-huit écoles bilingues qui dispensent un enseignement renforcé de notre langue. Cette dimension de notre action revêt une importance toute particulière car, avec 200 millions de locuteurs à travers le monde, la langue française ouvre à celui qui la pratique une immense variété de cultures et octroie l’indéniable avantage de pouvoir dialoguer avec les représentants de grandes entreprises, qui ne sont pas uniquement françaises d’ailleurs. On souligne souvent, et à raison, la dimension culturelle de la francophonie, mais on ne devrait pas sous-estimer sa dimension économique : la connaissance de la langue française ouvre un accès privilégié à un marché de 200 millions de consommateurs.

La mondialisation économique a tendance à évincer les identités nationales. Voyez-vous dans ce phénomène une menace pesant sur les diverses cultures du monde et pensez-vous qu’il soit possible d’y résister ?

- Vous savez probablement que la France a toujours été en pointe dans la lutte pour la préservation de la diversité culturelle à travers le monde. Cela s’explique par le fait que la France s’est progressivement construite en intégrant les apports d’autres peuples et d’autres civilisations. La position de la France ne consiste donc pas à s’opposer à la mondialisation mais à en réguler les aspects trop uniformisateurs, car c’est de la variété des cultures que naissent les échanges générant un enrichissement intellectuel nous permettant de mieux nous comprendre, au-delà de nos différences.

publié le 08/02/2011

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