Interview à la radio "Golos Rossii" (25 janvier 2011)

Jean de Gliniasty : « La Russie et la France travaillent pour la sécurité du continent »

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L’ambassadeur de France en Russie Jean de Gliniasty s’est exprimé sur Golos Rossii sur le bilan de l’année Russie-France, sur la question des visas, sur les relations entre la Russie et l’OTAN et sur la réponse commune à apporter aux défis contemporains.

Mikhail Kourakine : Notre invité aujourd’hui est Jean de Gliniasty, ambassadeur de France en Fédération de Russie. Monsieur l’ambassadeur, l’année passée était l’année de la Russie en France et de la France en Russie. Quel bilan en tirez-vous ?

Jean de Gliniasty : Tout le monde, et pas seulement moi, considère que cela été un immense succès. Il y a eu de nombreux événements : l’exposition Picasso, l’exposition « Sainte Russie » en France, de nombreuses tournées, le train des écrivains sur la voie transsibérienne, l’exposition « Art de vivre à la française ». Le public a été très nombreux. Il me semble que la plus forte impression, c’est que la connaissance mutuelle des deux pays s’est améliorée.

Kourakine : On dit qu’après cette année, la coopération entre la Russie et la France dans les secteurs les plus divers a atteint un niveau inédit ?

Gliniasty : Je suis d’accord avec cette affirmation.

Kourakine : Et pas seulement dans le domaine des arts et lettres, mais aussi sur le plan économique et même dans les relations politiques ?

Gliniasty : Oui, c’est vrai. Comme vous les savez, la France occupe le 5ème rang pour les investissements et les échanges commerciaux. Nous avons des relations stratégiques particulières. De nombreuses rencontres ont eu lieu au plus haut niveau. C’est aussi une partie du succès de l’année croisée.

Kourakine : Ce n’est probablement pas le résultat de l’année croisée, mais néanmoins, dans quelques heures sera signé l’accord sur le « Mistral ». La Russie achète à la France des porte-hélicoptères. Qu’est-ce que cet accord représente pour la France ?

Gliniasty : Il me semble que c’est normal. D’abord, c’est une décision politique de la Russie et de la France. Cela signifie que la Russie et la France travaillent ensemble pour la sécurité du continent. Nous nous efforçons d’organiser un espace commun de sécurité et humanitaire, d’échanges commerciaux. C’est une partie du plan.

Kourakine : Et vous ne pensez pas qu’il y a une contradiction dans le fait que la France est membre de l’OTAN et qu’elle vend à la Russie pratiquement un armement à haute technologie ?

Gliniasty : Non, le sommet Russie-OTAN de Lisbonne a été un grand succès. Maintenant il y a un dialogue et une coopération entre les deux.

Kourakine : On a parlé à l’époque et par la suite de la création d’un comité Russie-Union Européenne pour la politique étrangère et la sécurité. Quel est votre sentiment sur cette initiative ? Quelles sont les missions que devrait avoir ce comité ?

Gliniasty : La discussion sur la création de ce comité se poursuit. Bien sûr, nous y sommes favorables. Il est très important qu’il y ait un dialogue entre l’Union Européenne et la Russie. Il me semble qu’un tel comité sera utile pour favoriser la discussion et la résolution des problèmes sur le continent.

Kourakine : D’après vous, sous quel délai ce comité, la coopération économique et humaine étroite atteindront une masse critique, et le moment viendra lorsque les visas seront supprimés ?

Gliniasty : Comme vous le savez, la France a voté pour la suppression des visas. Mais dans l’Union Européenne, il y a 27 Etats. Bien sûr, ça rend les choses un peu plus compliquées. Le plus important, c’est que nous nous soyons mis d’accord à Bruxelles il y a environ deux mois sur un processus par étape pour la suppression des visas. Combien de temps cela prendra, nous espérons le moins de temps possible.

Kourakine : Si je comprends bien, ce doit être un mouvement commun à la rencontre l’un de l’autre ? Car l’Union Européenne a également fixé ses conditions pour la suppression des visas.

Gliniasty : Oui, c’est en partie une décision mutuelle. Franchement, avec les visas touristiques il n’y a pas de problème. Le taux de délivrance est de 98-99 %. Le problème peut être plus sensible avec les hommes d’affaires. Nous devons travailler sur ce point, il y a de la marge pour une amélioration.

Kourakine : Dans le domaine économique, j’ai été heureux d’apprendre que la France, comme vous l’avez dit, occupe une position croissante dans les investissements en Russie, elle apporte des technologies. Le partenariat pour la modernisation, ce dont a parlé le président Medvedev. Quelles sont selon vous les réserves inexploitées qui existent entre la Russie et la France ?

Gliniasty : A mon avis elles sont énormes. Pour les investissements nous occupons la 5ème position. J’espère que cela va encore s’améliorer. Dans les échanges commerciaux il y a aussi des améliorations. Nous devons mettre en place une politique commune dans le domaine de l’énergie, parce que la Russie est un partenaire important pour nous. Nous devons créer et mettre en place des règles qui seront mieux adaptées à nos relations. Il y a de nouveaux secteurs dans lesquels notre coopération peut être améliorée, par exemple l’espace et l’aéronautique.

Kourakine : Nous attendons le lancement de « Soyouz » depuis le centre spatial de Kourou. Malheureusement il est constamment remis. Il faudra attendre encore longtemps ?

Gliniasty : J’espère qu’il aura lieu à la fin du printemps. Peut-être au début de l’été.

Kourakine : Ce sera un pas énorme pour la coopération spatiale. Tout le monde se souvient bien du rôle qu’a joué la France dans le règlement du conflit entre la Géorgie et l’Ossétie du Sud. Y a-t-il eu un changement dans la position de la France par rapport à ces événements ?

Gliniasty : Non. Il faut dire malheureusement que la situation est gelée. Mais heureusement, cela ne constitue pas un obstacle au développement de nos relations.

Kourakine : Il n’y a pas si longtemps, le président géorgien Saakashvili était à Paris, où il a beaucoup parlé du rôle d’intermédiaire de la France. Y a-t-il un changement dans les positions de la Géorgie ?

Gliniasty : Il y a un comité à Genève où tous ces problèmes sont évoqués. J’espère que le travail de ce comité, s’il ne permet pas de trouver une solution, permettra au moins d’améliorer la situation.

Kourakine : Monsieur l’ambassadeur, la Russie, la France, et en général l’Europe, sont confrontées aux mêmes problèmes : la menace terroriste, le trafic de stupéfiants. Quelle est votre appréciation sur la manière dont la Russie et la France coopèrent dans ce domaine ? Quelles sont les perspectives ?

Glinasty : Nous travaillons très bien ensemble. Il y a de nombreuses rencontres, le dialogue est très étroit. Bien sûr, nous admettons tous que c’est un défi commun pour nous. Il me semble que nous travaillons ensemble avec succès. Ces menaces sont très complexes, difficiles, dangereuses. C’est un travail permanent et à long terme.

Kourakine : Il me semble, en tant que citoyen ordinaire, que les relations entre les services spéciaux des différents pays pourraient être meilleures.

Gliniasty : C’est possible, les relations sont bonnes. Nous ne savons pas. Comme vous l’avez dit, ce sont les services secrets, et ils travaillent sans faire de bruit.

Kourakine : La Russie est très bien représentée actuellement en France. En ce moment, l’Eglise orthodoxe russe ouvre de nouvelles paroisses. D’après vous, comment va évoluer cette coopération ?

Gliniasty : C’est difficile à dire. Il y a eu l’année croisée. Il y a de nouvelles orientations. J’espère que bientôt nous pourrons créer une Académie du cinéma franco-russe. C’est important. Il me semble qu’il y a des possibilités pour plus de coopération dans ce domaine. Il y a la littérature et la science. Le niveau scientifique est très élevé en Russie, et pas mal non plus en France. Là aussi il y a donc des perspectives de développement.

Kourakine : A mon avis, les échanges étudiants constituent aussi un des points majeurs de notre rapprochement. Quelle est leur importance actuellement entre nos deux pays ?

Gliniasty : Très large. J’aimerais qu’ils soient encore plus nombreux. Bien sûr, ça n’est pas suffisant. Nous avons chez nous environ cinq ou six mille étudiants russes. Ce serait mieux s’il y en avait plus. Et en Russie, nous avons malheureusement assez peu d’étudiants. Il faut aussi travailler dans cette direction.

Kourakine : Pourquoi les étudiants français ne viennent-ils pas étudier en Russie ?

Gliniasty : Il y a de nombreuses raisons. Il me semble que malgré le succès de l’année de la Russie en France, les gens connaissent mal la situation réelle en Russie, les facilités pour étudier, les facilités de vie pour les étrangers. Il faudrait que le gouvernement russe fasse un peu plus la promotion de ses programmes universitaires, de l’intérêt d’étudier en Russie.

Kourakine : A votre avis, ces problèmes sont peut-être une répercussion de la guerre froide, des stéréotypes sur la Russie ?

Gliniasty : Oui certainement. Il faut du temps pour surmonter ces obstacles.

Kourakine : Nicolas Sarkozy doit présenter le programme de la présidence française du G8 et du G20. Peut-être nous ferez vous une petite confidence si vous êtes au courant de ce que dira le président français ?

Gliniasty : Honnêtement, je ne sais pas ce qu’il va dire. C’est une surprise. Il y aura trois moments importants. Le premier : nous souhaitons poursuivre les réformes du système monétaire international. Deuxièmement : nous souhaitons améliorer la régulation du système mondial de fixation des prix des matières premières et améliorer le fonctionnement du marché des matières premières. Troisièmement : nous souhaitons améliorer la gouvernance mondiale : le Conseil de Sécurité, le FMI. Bien sûr, c’est une mission difficile.

Kourakine : Pour l’instant, personne n’y est encore arrivé.

Gliniasty : La dernière présidence a été un succès. Ca doit se faire par étape. Chaque présidence améliore au fur et à mesure la situation.

Kourakine : Durant la crise économique, et depuis que le G20 se réunit, on a beaucoup parlé de l’égoïsme de certains pays, qui malgré les accords passés, continuent de recourir à des mesures de protectionnisme à l’encontre de certaines économies nationales. A votre avis, sera-t-il possible de surmonter ce problème ?

Gliniasty : Oui, j’en suis certain. Il y aura un moment où chaque pays comprendra que son intérêt personnel coïncide avec l’intérêt général. Il me semble que nous n’en sommes pas loin.

Kourakine : Vous avez parlé de la réforme de l’ONU. A votre avis, et d’après la diplomatie française que vous représentez ici, en quoi pourrait consister cette réforme ?

Gliniasty : Il me semble que c’est très simple. On ne peut plus dire qu’aujourd’hui le Conseil de Sécurité reflète le monde moderne. Il y a des pays qui font partie de ce que l’on appelle le groupe BRIC (Brésil, Chine, Afrique du Sud, Inde), ils ne sont pas membres du Conseil de Sécurité, pas membres permanents en tout cas. Que se passe-t-il lorsque l’ONU ne représente pas la situation réelle du monde ? Il y a de nouvelles organisations. Elles concurrencent l’ONU. Le G20, c’est une structure qui existe parce qu’au Conseil de Sécurité de l’ONU ne sont pas représentés plusieurs pays importants. Pour trouver une solution à cette situation, il faut ouvrir le Conseil de Sécurité à d’autres pays.

Kourakine : Pourtant, même les cinq pays qui sont actuellement membres du Conseil de Sécurité, très souvent ne parviennent pas à se mettre d’accord entre eux. Leurs décisions restent parfois non contraignantes. Nous avons pu voir ça avec le cas de l’Irak.

Gliniasty : Lorsqu’ils ne trouvent pas de solution, cela veut dire qu’une solution est impossible. Et lorsqu’il y a une solution, cela veut dire que tous sont d’accord, et alors il est possible d’agir. C’est la sagesse de l’ONU.

Kourakine : N’y a-t-il pas là une contradiction ? Par exemple, il est bien connu que les Américains placent leur droit national au dessus du droit international. Ce n’est un secret pour personne. Ils agissent selon leurs propres règles et selon leur logique interne, en violation du droit international.

Gliniasty : Je ne dirais pas cela. Il me semble que chaque pays a ses propres instances constitutionnelles. En France par exemple, les traités internationaux ont une supériorité par rapport aux lois. Il y a d’autres pays où ce n’est pas comme cela, où les lois nationales sont supérieures aux traités internationaux. Lorsqu’il y a un accord sur une résolution de l’ONU, la résolution est appliquée. Bien entendu, le lien entre les résolutions de l’ONU, les lois internes et la Constitution, c’est une véritable question. Elle n’est pas tranchée, il faut juger à la pratique.

Kourakine : On a beaucoup parlé de l’initiative de la Russie pour la création d’un nouveau bouclier de défense anti-missile. L’initiative venait du président Medvedev, et on en a beaucoup parlé. Selon vous, quand pourrait se tenir une conférence semblable à celle qui a eu lieu à Helsinki il y a plusieurs années ? Quelle pourrait être la nouvelle configuration ?

Gliniasty : La proposition du président Medvedev a joué un rôle important dans le nouveau processus de discussion autour de la situation de la sécurité en Europe. Après le sommet de l’OSCE, tous les gouvernements ont signé une déclaration, déclaration très importante, qui définit les nouvelles règles de la sécurité en Europe. Cette proposition est donc très importante pour tous. Bien sûr, il faut concrétiser toutes ces idées. Dans le cadre de l’OTAN comme dans le cadre de l’Union Européenne il y a aussi un dialogue. Le processus a donc débuté, et il se poursuit, mais au début il y avait la proposition du président Medvedev.

Kourakine : Espérons que ce processus ne durera pas trop longtemps. Je vous remercie d’avoir trouvé le temps de nous rendre visite. Je rappelle que nous avions parmi nous l’ambassadeur de France en Russie, Jean de Gliniasty. Merci beaucoup.

publié le 30/01/2011

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