Interview à l’hebdomadaire "Profil" (11 avril 2011)

Le monde sans Kadhafi

Une nouvelle génération d’hommes politiques doit arriver au pouvoir en Libye. Telle est la position de la France, initiatrice de la création de la coalition contre le dictateur.

Les forces de la coalition en Libye ont deux objectifs principaux : d’abord, empêcher un bain de sang, et ensuite, créer les conditions par lesquelles les citoyens libyens pourraient prendre eux-mêmes la décision quant au destin de leur pays. Telles sont les déclarations de l’Ambassadeur de France extraordinaire et plénipotentiaire en Fédération de Russie Jean de Gliniasty.

- Pourquoi la France est-elle devenue l’initiatrice de la création d’une coalition pour intervenir en Libye ?

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Pour les Français, la situation extrêmement difficile en Libye était inacceptable. Nous ne pouvions pas rester indifférents à la volonté de Mouammar Kadhafi d’annihiler son propre peuple et de procéder à d’effroyables répressions en Libye. Et il s’était plusieurs fois dit prêt à le faire. C’est pour cette raison que la majorité des pays ont décidé, avec la France, de mettre un terme à l’effusion de sang. La France a initié cette campagne, les autres pays l’ont soutenue.

- Est-ce à dire que la France a pris cette décision, en se fondant uniquement sur des considérations humanitaires ? Ou alors les raisons géopolitiques avaient elles aussi leur place ?

- La Libye n’est pas un partenaire stratégique de la France en Afrique du Nord, même si nous avons conclu quelques contrats avec ce pays. Leur quantité n’est pas significative, même si là-bas se trouvent des gisements pétroliers. La France a beaucoup plus d’intérêts commerciaux au Maroc, en Algérie, en Tunisie. C’est donc le désir de soutenir le « printemps arabe » en Libye qui nous a avant tout animé, et pas celui de défendre nos intérêts dans cette région.

- Certains pensent que l’opération de la coalition en Libye ne s’est pas déroulée selon un scénario optimal. Kadhafi est encore au pouvoir et continue de réprimer l’opposition. Quelle est, à cet égard, votre évaluation de l’action de la coalition ?

- Nous pensons que les premières phases de l’intervention ont été couronnées de succès. Dès les premiers jours de l’opération en Libye, les insurgés ont pu remporter des victoires contre les troupes de Kadhafi. Nous nous trouvons à présent à un moment décisif : la direction des opérations a été transmise à l’OTAN. Pour que l’Alliance atlantique puisse réagir de manière efficace aux événements en Libye, il faut lui laisser un peu de temps. Quand les vols au-dessus de la Libye vont reprendre et quand nous recommencerons à bombarder les blindés de Kadhafi, les opérations des insurgés libyens deviendront plus fructueuses. Ils ont besoin d’un soutien aérien, c’est évident.

- Est-il possible qu’il faille procéder à une opération terrestre pour aider les insurgés ?

- Evidemment, si les insurgés bénéficiaient d’un soutien terrestre, leurs chances de gagner la guerre seraient nettement plus élevées. Mais, comme vous le savez, dans le cadre de la résolution 1973 du Conseil de Sécurité de l’Organisation des Nations Unies sur la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Libye, la coalition ne peut pas déployer une opération terrestre dans ce pays. Pour cela il faudrait une nouvelle résolution de l’ONU. Pour l’instant, la Libye ne peut faire l’objet que d’une zone d’exclusion aérienne.

- Est-ce que nous vous avons bien compris : sans résolution spécifique du Conseil de Sécurité de l’ONU, la coalition ne pourra sous aucun prétexte passer à une opération terrestre ?

- C’est parfaitement exact.

- Pourtant, la coalition s’est prononcée en faveur de la livraison d’armes aux forces s’opposant à Kadhafi. Cela contrevient à la résolution 1970 du Conseil de Sécurité de l’ONU, par laquelle un embargo a été imposé à la Libye sur l’exportation des armes. Comment résoudre cette contradiction ?

- Dans ce domaine, aucune décision n’a été prise. Nous appliquons rigoureusement les résolutions 1970 et 1973 du Conseil de Sécurité de l’ONU, qui interdisent la livraison d’armes au Colonel Kadhafi. Nous observons continuellement la situation sur place, et avec nos partenaires nous étudions toutes les développements possibles de la situation.

- Ne craignez-vous pas que les armes livrées aux insurgées puissent tomber aux mains d’Al-Qaïda ?

- En effet, nous craignons cela. Il existe de sérieux doutes quant à la destination finale de ces armes. Ce problème est activement discuté en ce moment, et il est difficile de dire si une décision sera prise quant à ces livraisons et quand.

- Comment la France envisage-t-elle l’objectif final de l’intervention de la coalition ? S’agit-il en premier lieu de destituer Kadhafi ?

- Il est clair que pour tout le monde - y compris la Russie – que seul le départ de Kadhafi permettra d’entamer le processus de démocratisation de la Libye. Tout le monde est d’accord là-dessus. Mais quel sera ce processus, pour l’instant, c’est difficile à dire. Le plus important est de garantir aux citoyens libyens la possibilité de décider du destin de leur pays.

- Ne craignez-vous pas qu’après l’éviction de Kadhafi, le pouvoir en Libye puisse passer à un régime encore plus despotique et autoritaire ?

- Au sein de l’opposition libyenne, il y a des intellectuels, d’anciens médecins, et des diplomates. Parmi eux figure même l’ancien ministre de la Justice Moustapha Abdel Djalil. Il préside le conseil de transition libyen. Il est connu non seulement chez nous en Europe, mais aussi en Russie, et il nous semble être un homme très respecté. Il est important pour nous qu’arrive au pouvoir en Libye une nouvelle génération d’hommes politiques. C’est inévitable, et mûr depuis longtemps.

- Est-il exact que les services secrets de la coalition préparent une élimination physique de Kadhafi ?

- Je ne sais rien des plans des services secrets.

- Est-ce qu’il est possible d’envisager un compromis avec le dictateur et lui présenter des garanties quant à sa sécurité, en échange d’un départ volontaire ?

- Le plus important, c’est le départ de Kadhafi, et pas les moyens pour atteindre cet objectif.

- Donc plusieurs options sont envisagées, y compris un compromis ?

- Je pense que oui.

- L’opération militaire en Libye a aggravé le problème de l’immigration en Europe, et en premier lieu en Italie. Ne craignez-vous pas un afflux de migrants vers la France, là où la question se pose de la manière la plus incisive ?

- Les réfugiés libyens ne viendront probablement pas en France. L’Italie est plus proche, et ils peuvent également se rendre en Angleterre. Ce sont plutôt les réfugiés tunisiens qui viendront chez nous. Même si, évidemment, le flux de migrants vers n’importe quel pays européen augmente à chaque début de conflit armé. Malgré tout, nous espérons qu’avec la fin du conflit tous ces réfugiés retourneront dans leurs pays.

- Quand la décision a été prise en France sur le commencement des opérations de la coalition en Libye, est-ce qu’a été considéré le fait que cette campagne militaire pourrait amener à une nouvelle vague d’actes terroristes, en particulier en France ?

- La France constitue depuis longtemps une cible des terroristes, par exemple d’Al-Qaïda. Il y a toujours eu du terrorisme, partout. Mais nous pensons que si avec le début d’une campagne en Libye le risque terroriste, mais seulement peu. En tout cas, nous faisons tout notre possible pour qu’il n’y ait pas d’augmentation des actes terroristes.

- Les Français soutiennent-ils la décision de leur gouvernement quant à une intervention militaire en Libye ? Comment les actions de la coalition sont-elles perçues par l’opinion publique ?

- Les Français sont un peuple complexe, qui critique constamment le pouvoir. Néanmoins, selon les sondages, la majorité des Français soutiennent la décision de leur gouvernement.

- Et comment la France perçoit-elle la décision de la Russie de s’abstenir durant le vote au Conseil de Sécurité de l’ONU sur la résolution autorisant une intervention militaire en Libye ?

- Favorablement. La Russie a voté pour l’embargo sur les livraisons d’armements à la Libye, ce qui a constitué un signal politique très important. Par ailleurs, la Russie, en tant que membre permanent du Conseil de Sécurité, aurait pu opposer son veto à la seconde résolution. Mais elle s’est abstenue. Cela signifie qu’elle a ignoré à dessein cette résolution, connaissant parfaitement la situation dans la région et comprenant que des mesures urgentes seraient prises contre une effusion de sang en Libye.

- Dès que la coalition a entamé son intervention en Libye, le Premier ministre et le Président russes se sont prononcés de manière totalement différente sur la Libye. Vous qui travaillez à Moscou, percevez-vous une différence d’approche au sein du corps dirigeant russe quant au problème libyen ?

- En Russie existent bien évidemment des approches différentes quant à cette campagne. Mais nous estimons que la décision officielle est le vote de votre pays au Conseil de Sécurité de l’ONU et les déclarations officielles du Président.

- Donc vous ne percevez pas de schisme au sein du tandem quant à la situation en Libye ?

- Non. Les déclarations du Président et du Premier ministre ne font que démontrer qu’au sein de la société russe existent différents points de vue. Parfois ces différences sont exprimées publiquement, mais il existe des institutions internationales, comme le Conseil de Sécurité de l’ONU, où le vote de la Russie est considéré comme extrêmement important.

- En Russie certains pensent que la participation de la France à l’opération en Libye est dictée par des considérations de politique intérieure, comme le souhait du Président de la République Nicolas Sarkozy d’augmenter sa cote de popularité en vue des prochaines élections présidentielles. Dans quelle mesure est-ce vrai ?

- Habituellement, la situation internationale du pays et sa politique étrangère ne jouent pas un rôle important dans la vie politique intérieure en France. Mais il est intéressant de noter que l’intervention en Libye est soutenue par les sympathisants de droite comme de gauche. En ce sens la campagne en Libye n’est pas une question de divergences politiques, mais elle joue un rôle important dans la politique intérieure du pays. Il me semble que l’opération en Libye ne sera pas l’élément le plus important dans la campagne électorale du Président français. Le soutien de la population tient à des facteurs tout-à-fait différents, et en premier lieu la situation sociale, qui a lieu à l’intérieur même de la France.

Olga Pavlikova, Vladimir Roudakov

publié le 26/04/2011

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