Interview à l’agence ITAR-TASS (23 novembre 2010)

"2012 sera l’année de la culture russe et française"
C’est ce qu’a déclaré l’ambassadeur de France à Moscou, M. Jean de Gliniasty, lors de l’interview exclusive qu’il a donnée aux correspondants d’ITAR-TASS Olga Wunder et Tatiana Solopova. Le diplomate a expliqué quelles seraient les principales priorités que la France s’est fixées à l’occasion de sa présidence du G20. Il a esquissé les perspectives de coopération avec la Russie durant cette période, et a également dressé un bilan intermédiaire de l’année « croisée » France-Russie qui s’achève.

- Après le sommet du G20 à Séoul, la présidence revient à la France. Pourriez-vous nous donner les principales orientations de la présidence française du G20 ? Quelles sont les missions spécifiques que Paris s’est donné, mis à part les sujets traditionnels qui figurent à l’agenda ?

- Le groupe du G20 est un excellent format, qui a apporté beaucoup à la communauté internationale. En particulier, le G20 a très bien fonctionné durant la crise. Nous voulons conserver l’impulsion qui a été donnée par les dirigeants mondiaux lors des sommets canadien et coréen, mais nous souhaitons également proposer à nos partenaires de se concentrer sur de nouveaux objectifs. Nous ne souhaitons pas que le « G20 de la crise » se transforme en « G20 de la routine ».

Les questions traditionnelles que sont la stabilité de la croissance économique ou la régulation financière mises à part, nous allons proposer à la discussion des pays participants trois nouveaux thèmes : la réforme du système monétaire international, la réforme de la gouvernance mondiale, le problème de l’instabilité des prix des matières premières (agricoles et énergétiques). Comme l’a montré le sommet du G20 de Séoul, le processus de révision du système monétaire international a déjà débuté, il faut le poursuivre. C’est pour nous une des premières priorités. Notre but est de renforcer les mécanismes de régulation des crises, pour que soit créé un fond de stabilisation international qui ne soit pas lié à un seul pays.

La première pierre de notre nouveau système monétaire est déjà posée. Nous devons absolument poursuivre notre travail dans cette direction. En ce qui concerne les problèmes de matières premières, nous militons pour la création de mécanismes de stabilisation des prix des matières premières agricoles et des ressources énergétiques. Par exemple, la sècheresse de cet été et la décision du Premier ministre Vladimir Poutine d’interrompre les exportations de céréales russes ont eu des répercussions sur les prix mondiaux : en septembre, le prix du blé a été multiplié par deux. Nous souhaiterions également progresser avec la réforme du conseil de sécurité de l’ONU, une question qui est en discussion depuis déjà 20 ans.

Bien sûr, le G20 est une structure internationale jeune, qui est en devenir, mais nous allons nous efforcer durant cette année de présidence d’apporter notre contribution à son renforcement sur la scène internationale et de parvenir à des résultats concrets.

- Des informations contradictoires sont apparues dans les médias sur les différents lieux où pourraient se dérouler le G20 et le G8, pourriez-vous nous apporter des précisions ?

- Le sommet du G20 se tiendra à Cannes en novembre, et la rencontre du G8 aura lieu à Deauville au début du mois de juin 2011.

- Le Président Nicolas Sarkozy a milité en faveur d’un recadrage de l’organisation du G20, en particulier la création d’un secrétariat. Est-ce que la France a l’intention de régler définitivement cette question durant l’année de sa présidence, pour aboutir à une décision durant ce sommet ? Quels obstacles y voyez-vous ?

- Le G20 a pour vocation de devenir la principale enceinte internationale vouée à la concertation et la résolution de problèmes économiques et financiers concrets, c’est pourquoi il est important de lui fournir une base de travail permanente, et en particulier de créer un secrétariat permanent. Il sera l’organe qui contrôlera la mise en œuvre des décisions prises par les dirigeants mondiaux et qui jouera un rôle de coordination de l’action avec les autres organisations internationales. Parmi les membres du G20 figurent des pays qui sont contre le montage d’un tel schéma, mais nous allons leur démontrer que ceci est indispensable pour que le G20 travaille de manière efficace.

- Le président Sarkozy a mis s’accent sur l’importance d’une participation plus active des pays membres du G20 dans la préparation des sommets. Quelles sont dans ce contexte les attentes de la France vis-à-vis de la Russie ? D’après elle, de quels problèmes concrets la Russie pourrait-elle s’occuper ?

- La Russie et la France ont une proximité de vue sur les problèmes à l’ordre du jour du G20. Si l’on tient compte du fait que la Russie est un important producteur agricole et fournisseur d’énergie, votre pays, par exemple, pourrait se charger de créer un groupe de travail, organiser une conférence et des séminaires sur ce thème dans le cadre du G20, et se positionner au moment du sommet avec des propositions concrètes.

- Pouvez-vous confirmer que Nicolas Sarkozy a proposé lors du sommet de Deauville à ses collègues la création d’une zone unique de coopération économique et militaire avec la participation de la Fédération de Russie ? Serait-il juste d’une certaine manière de voir ce projet comme une alternative au bloc de l’OTAN ?

- Cette proposition vient de l’affirmation que dans le monde contemporain globalisé, l’espace géographique et historique représenté par l’Union Européenne et la Russie, la « Grande Europe » si vous voulez, doit devenir un espace économique commun et un espace de sécurité. Les discussions autour de la sécurité en Europe qui se tiennent dans le cadre du « processus de Corfou » de l’OSCE, et les sommets réguliers UE-Russie (deux fois par an), créent le cadre d’un tel dialogue. Nous espérons que lors du prochain sommet UE-Russie qui aura lieu à Bruxelles le 7 décembre, les participants pourront progresser et se mettre d’accord sur un partenariat pour la modernisation et la discussion autour du régime de visas.

S’agissant des relations entre l’OTAN et la Russie, nous sommes très heureux que les conclusions du Conseil Russie-OTAN qui s’est tenu à Lisbonne, offrent la possibilité d’un développement ultérieur de notre coopération.

- Quel bilan tirez-vous de l’année « croisée » Russie-France qui touche à sa fin, dans l’ensemble des domaines de coopération bilatérale économique, politique, culturelle ? Pourriez-vous citer des projets concrets qu’il a été possible de lancer durant cette période ?

- Avant tout, je souhaiterais remarquer que ce marathon commun interculturel a été un grand succès. L’exposition Picasso à Moscou et à Saint-Pétersbourg, l’exposition « Sainte-Russie » à Paris, la tournée de l’un des plus vieux théâtres de Paris « La Comédie Française », les ballets russe et français, le train des écrivains qui a parcouru toute la Russie de Moscou à Vladivostok, tous ces nombreux événements culturels ont rencontré un immense succès.

Pour ce qui concerne la coopération bilatérale dans son ensemble, elle se développe d’année en année dans toutes les directions. Un dialogue politique solide s’instaure entre Paris et Moscou, nous coopérons dans tous les domaines économiques. La France est devenue le cinquième investisseur en Russie. De nombreux projets culturels, scientifiques et éducatifs communs voient le jour, les contacts entre les établissements d’enseignement s’intensifient. La France et la Russie sont des partenaires privilégiés dans le domaine de l’espace. Actuellement, la base de Kourou en Guyane française travaille activement à la préparation du lancement de la fusée russe « Soyouz ». Nous sommes également particulièrement intéressés par le développement du projet « Skolkovo », qui présente une bonne opportunité pour la coopération.

L’année « croisée » n’est pas encore terminée, et il reste encore de nombreuses manifestations prévues durant ces derniers mois. Compte tenu du succès qu’a rencontré ce projet, nous étudions actuellement la possibilité de réaliser en 2012 l’année « croisée » de la culture française et russe, dans le cadre de laquelle pourraient avoir lieu des événements destinés à promouvoir la langue russe en France et la langue française en Russie.

- L’année « croisée » a été une bonne occasion de donner une image objective de la Russie et de la France aux yeux de l’opinion publique des deux pays. Quels stéréotypes, voire préjugés, a-t-il été possible selon vous de dissiper ? Et quels mythes survivent encore ?

- Les relations entre la France et la Russie sont assises sur une base solide : la culture. En s’appuyant sur elle, nous avons réalisé un travail important pour changer les impressions dépassées que nos deux peuples avaient l’un de l’autre. Toutefois, il reste encore beaucoup à faire, dans la mesure où les Français n’ont pas encore toujours une image fidèle de la Russie moderne, de la même manière certainement que presque tous les Russes s’imaginent que la France, c’est avant tout le pays des parfums, de la mode et du vin. D’ailleurs, nombreux sont ceux qui ne savent pas que la France est la cinquième économie dans le monde, que nous avons une industrie très développée et des technologies de pointe.

Il est très important que non seulement les gens ordinaires, mais également les représentants des milieux d’affaires français et russe changent leurs visions les uns des autres. Nous nous attachons à attirer plus d’investissements dans l’économie russe, mais également plus d’investissement russes en France. Nous souhaitons montrer à nos collègues russes que notre pays, qui occupe la troisième place pour l’accueil des investissements étrangers, est prêt à les recevoir.

L’organisation de l’année de la France en Russie et de la Russie en France doit contribuer à ce que nous connaissions mieux la vie moderne des uns et des autres pour le bien de nos peuples, et nous ne réduirons pas nos efforts pour développer nos relations bilatérales après qu’elle a pris fin.

publié le 09/12/2010

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