Intervention de l’Ambassadeur au 5ème Forum international de l’Arctique (9 avril 2019) [ru]

Mesdames, messieurs,

Permettez-moi d’introduire mon propos en vous comptant une histoire venue non pas d’Arctique mais d’Antarctique. Je sais que les spécialistes dans la salle la connaissent.

En 1965, un chercheur français hivernant en Terre Adélie, le désormais célèbre Claude Lorius, buvait son whisky lorsqu’il eut une intuition qui allait guider le reste de sa carrière scientifique. En observant les bulles que libérait le glaçon dans son verre, il comprit que l’on pouvait lire dans les glaces de l’Antarctique des informations inédites sur la composition de l’air au cours des millénaires passés.

Quelque 20 ans plus tard, naquit de cette intuition géniale l’un des messages scientifiques franco-russes les plus importants jamais exprimés. En 1987, grâce à l’étude des carottes de glace du lac Vostok, menée conjointement par des chercheurs soviétiques et français, on a eu la preuve que le gaz carbonique – principal gaz à effet de serre – avait été responsable à travers les millénaires de près de la moitié des variations naturelles de température.

Cette découverte a confirmé le caractère particulièrement critique pour le climat de l’augmentation des teneurs en gaz carbonique de l’atmosphère depuis le début de l’ère industrielle. C’est pourquoi cette découverte majeure, qui fit alors la couverture de la prestigieuse revue Nature, a depuis été reprise comme une icône dans tous les rapports du GIEC.

Ce point d’orgue scientifique fut aussi le résultat d’une amitié infaillible entre les chercheurs français et leurs homologues russes, parmi lesquels le professeur Kotlyakov, que j’ai eu le plaisir de décorer hier de la Légion d’honneur.

Vous comprendrez que ce détour introductif n’en était pas un, car ces recherches conduites conjointement par la France et par la Russie, même si elles proviennent de l’autre pôle, trouvent des ramifications évidentes dans la problématique de l’Arctique.

L’Arctique se réchauffe de 2 à 4 fois plus vite que le reste de la planète. Certes le réchauffement climatique fait apparaître de nouvelles opportunités, comme la Route maritime du Nord, mais c’est un trompe-l’œil : les coûts seront supérieurs aux avantages. Par exemple, la fonte du pergélisol comporte non seulement un risque accru de catastrophes naturelles, mais pourrait aussi libérer d’énormes quantités de carbone : c’est un des scénarii catastrophe de l’emballement climatique.

Alors que faire ? La situation de l’Arctique montre que le réchauffement intervient dans une région donnée indépendamment de l’origine des émissions de gaz à effet de serre. Le réchauffement ne connaît pas de frontières et une solution globale est nécessaire. Je me réjouis à ce titre de la perspective d’une ratification prochaine par la Russie de l’Accord de Paris sur le climat de 2015.
Selon cet accord, la réponse doit être double.

Tout d’abord, il faut décarbonner nos économies. Dans ce domaine, l’Europe va progressivement imposer des normes écologiques de plus en plus contraignantes, y compris à ses importations énergétiques. L’ère est à la régulation et les acteurs économiques doivent en tenir compte. Ces mesures auront un prix, mais il n’y a pas d’alternative si nous voulons éviter des dommages climatiques irréversibles et dont le coût sera sans commune mesure.

Ensuite, et c’est une tâche tout aussi urgente, il faut travailler dès maintenant à l’adaptation de nos sociétés au changement climatique. Pour cela, il importe de comprendre au mieux les processus physiques, chimiques et biologiques à l’œuvre. Il faut définir au mieux à quoi nos sociétés doivent s’adapter exactement, dans un contexte où nos connaissances demeurent parfois encore très parcellaires. C’est pourquoi, accroître nos efforts d’observation de ce qui se passe aujourd’hui dans l’Arctique russe est un axe essentiel de travail.

Sur ces thématiques, nous sommes fiers de poursuivre la coopération scientifique franco-russe telle qu’elle a été initiée par les pionniers de Vostok. Aujourd’hui, on dénombre plus 25 projets impliquant des chercheurs français et russes, dans de nombreuses disciplines, et couvrant de nombreux domaines d’importance : l’étude des sols gelés en Yakoutie, l’adaptation des peuples autochtones au réchauffement climatique ou encore les risques liés aux bactéries et virus provenant du dégel de sols arctiques.

Ce défi scientifique, nous ne serons capables de le relever que si nous joignons nos forces. C’est pourquoi nous souhaitons aujourd’hui intensifier notre coopération scientifique avec la Russie, dans différentes domaines, que ce soit les échanges entre jeunes chercheurs, les questions de financement, ou encore le recours aux nouvelles technologies.

Relever le défi climatique, c’est notre responsabilité historique. Nous n’avons pas le choix. Comme l’a dit le président Macron, qui était présent dans ces murs il y a un an à l’occasion du SPIEF, citant l’ancien secrétaire général de l’ONU « il n’y a pas de plan B, car il n’y a pas de planète B ».

publié le 15/04/2019

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