Entretien pour le supplément Russie-France publié le 20 juin 2012 (Vedomosti, Moscow Times, Le Courrier de Russie)

La France a récemment élu un nouveau Président de la République, François Hollande. Cela avoir un impact sur les relations franco-russes ? Quand les deux Présidents vont-ils se rencontrer ?

Le nouveau président poursuivra notre politique de coopération et de rapprochement avec la Russie. C’est le plus grand pays d’Europe, comme la France membre des grandes instances et organisations internationales : conseil de Sécurité de l’ONU, G8, G20, et maintenant l’OMC. Dans ces enceintes, nous avons toujours travaillé en étroite coordination avec la Russie, dans cet esprit de franchise et de confiance qui permet d’avancer dans la résolution des crises internationales et des grands problèmes globaux. Notre relation bilatérale s’est raffermie au cours de la décennie écoulée, et nous travaillerons encore à la renforcer. Nos chef d’Etat viennent d’ailleurs de se rencontrer peu après leur investiture et ont eu un échange dense et fructueux sur des sujets d’intérêts communs à nos deux pays, et ceux-ci son nombreux.

Quels ont été les moments les pus importants de la relation entre les deux pays depuis le dernier forum économique ?

Au cours de cette année, nos échanges se sont intensifiés dans tous les domaines. Les rencontres au plus haut niveau qui ont rythmé l’année 2011 (entre nos Premier ministres, ministres des Affaires étrangères, ministres de la Défense) en attestent.

Le dynamisme qui caractérise notre relation bilatérale s’est confirmé au plan économique, avec la signature de plusieurs accords d’envergure dans des secteurs variés : le secteur spatial, avec la signature d’un mémorandum entre IISS, Rechetnev et Thalès Alenia Space pour la création d’une société mixte ; le secteur énergétique, avec l’accord stratégique entre RusHydro et Alstom, pour une coopération dans le domaine des turbines pour centrales hydroélectriques ou encore le lancement du projet de la Holding MRSK et de la compagnie ERDF pour confier au partenaire français la gestion de la « Compagnie de distribution d’électricité de Tomsk ».
La présence française a également poursuivi son expansion géographique, et l’on peut se féliciter du dynamisme de nos entreprises dans les régions russes : Schneider Electric, Accor, Sodexo, Renault, PSA ou encore Air Liquide, qui vient d’inaugurer une nouvelle usine au Tatarstan, qui contribuera à la modernisation du tissu industriel de cette région. Le plus important employeur étranger de Russie, Auchan, vient d’ouvrir à Riazan son cinquantième supermarché.

Enfin, dans le prolongement du grand succès du versant culturel de l’année de la Russie en France et de la France en Russie en 2010, l’année 2012 est à nouveau placée sous le signe de l’amitié franco-russe, puisque nous avons ouvert cette année une saison de la langue et de la littérature. Plusieurs manifestations culturelles d’ampleur rythmeront cette année pour encourager la diffusion de la littérature contemporaine russe et française et promouvoir l’enseignement de nos deux langues.

L’Europe traverse actuellement une période d’austérité difficile. Quel rôle la Russie peut-elle jouer pour aider l’Europe ?

L’Europe comptera d’abord sur ses propres forces pour régler le problème de la dette souveraine qui affecte certains de ses membres, et par ricochet l’économie de l’UE dans son ensemble. La solution réside dans les réformes qu’ont lancées les Etats-membres, qui doivent être poursuivies en tenant compte des premiers résultats qu’elles ont produits. Pour autant, nous ne pouvons pas ignorer le point de vue des partenaires de l’UE, qui est le premier marché mondial avec près du quart du PIB de la planète. La Russie participe activement aux réunions internationales consacrées à la crise (voyez le dernier sommet du G8), et nous apprécions son attitude constructive, et son soutien à l’Euro, qu’elle a choisi pour constituer une partie importante de ses réserves en devises. Je suis convaincu que comme il en a toujours été par le passé, l’Europe sortira plus forte de cette crise, la volonté politique des dirigeants français et européens demeurant à cet égard sans faille.

Les difficultés financières que traverse l’Europe accroissent la nécessité d’attirer de plus en plus de touristes russes. Quelles mesures la France adopte-t-elle pour attirer les Russes dans votre pays ?

La France demeure la première destination touristique mondiale, et l’on aurait tort, à mon sens, de penser que la France se repose sur ses acquis dans ce domaine. Beaucoup a été fait ces dernières années pour attirer toujours plus de touristes dans notre pays, comme par exemple le développement des infrastructures de transports ainsi que des capacités d’hébergement, ou encore la mise en place de procédures de certification des villes en matière de qualité d’accueil et de services. Plusieurs mesures ont également été prises ces dernières années pour dynamiser le tourisme et faire vivre le patrimoine français, à l’instar par exemple de l’Armada de Rouen, du festival de théâtre d’Avignon ou encore de la fête des Lumières à Lyon.

Le nombre de voyageurs russes vers la France ne cesse d’augmenter, de l’ordre de 20% en 2012 par rapport à l’année 2011, passant de 200.000 à 300.000. Dans le même temps, le nombre d’agences accréditées a augmenté significativement, et ce sont 138 tours opérateurs qui sont désormais autorisés à déposer leurs dossiers au centre externalisé France Visa. Des procédures spécifiques ont été mises en place pour fluidifier le flux des demandes, y compris en période de forte affluence. Par ailleurs, nous avons eu le souci d’augmenter nos capacités pour améliorer le confort des demandeurs qui peuvent désormais se présenter au Centre VFS sans rendez-vous, et être pris en charge très rapidement.

Enfin, lors de négociations qui ont eu lieu le 29 et le 30 mars 2012, les gouvernements russe et français ont conclu un accord sur la libéralisation des liaisons aériennes. Il s’agit de désigner le deuxième transporteur régulier national pour les vols reliant Moscou à Paris et à Nice à une fréquence de sept vols par semaine pour chaque itinéraire. Ce nouvel accord, tout comme le lancement d’une ligne ferroviaire Moscou-Berlin-Paris fin 2011, permettra à un plus grand nombre de touristes russes de venir en France !

Dans quelle mesure peut-on considérer que la Russie deviendra un jour membre de l’UE ?

La Russie n’a pas présenté de demande d’adhésion, mais elle est le principal partenaire stratégique de l’Union européenne, comme l’a récemment rappelé Mme Ashton. C’est une évidence étant donné nos relations de voisinage. La Russie et l’UE ont vocation à renforcer toujours plus étroitement leurs relations dans tous les secteurs, afin de donner corps à un espace commun entre elles, en particulier dans trois dimensions : l’économie et le commerce ; la mobilité et la sécurité ; la recherche, l’éducation et la culture.

L’accession de la Russie à l’OMC facilitera la réalisation de l’objectif fixé en 2001 d’un espace économique commun entre l’UE et la Russie. Le président Poutine, dans le décret qu’il a signé le jour même de son investiture, le 7 mai, a rappelé l’objectif d’un marché énergétique commun. Cela va dans ce sens. La création d’un espace commun de liberté, de sécurité et de justice, c’est-à-dire permettant une mobilité plus grande des citoyens, nous y travaillons par la facilitation des visas et la mise en œuvre d’un certain nombre d’étapes conjointes qui ouvriront la voie à la négociation d’un accord de suppression des visas de court séjour. L’espace de recherche, d’éducation et de culture commun, ce sont nos universités, nos centres culturels, nos échanges de scientifiques et d’artistes qui le font vivre, en particulier à travers les années culturelles croisées. Dans chacun de ces domaines, il faut souligner la qualité de la coopération dans le cadre du « partenariat UE - Russie pour la modernisation », en particulier - mais pas seulement ! - en matière de réforme de la justice et d’harmonisation des règlementations techniques.

La France va jouer, une fois de plus, un rôle important dans le Forum économique de Saint-Pétersbourg. Quelle importance accordez-vous à ce forum et qu’espèrent conclure là-bas le gouvernement et les entreprises ? Pouvez-vous nous en dire plus sur vos expériences des précédents forums ?

Le forum économique de Saint-Pétersbourg représente une formidable plateforme d’échanges, à tous les niveaux. Il permet d’abord à nos dirigeants de se rencontrer dans un format institutionnalisé, pour parler spécifiquement des questions économiques qui nourrissent notre relation bilatérale. En 2010, le forum économique de Saint-Pétersbourg avait mis la France à l’honneur, dans le cadre de l’année de la France en Russie et de la Russie en France. Le forum suivant, en 2011, avait permis la signature de plusieurs accords d’envergure, comme par exemple l’accord entre la Caisse des Dépôts et des Consignations (CDC) et la société d’aménagement touristique du Caucase du Nord. Le forum économique de Saint-Pétersbourg s’avère donc le lieu idéal pour présenter concrètement notre volonté de travailler avec les autorités russes, pour nous impliquer dans la modernisation la Russie, pour permettre à nos entreprises de mieux se connaître, et ainsi s’engager ensemble dans les grands défis économiques mondiaux.

Quel est l’importance du rôle joué par la France dans la modernisation de la Russie ? Dans quels domaines la France a-t-elle une longueur d’avance sur d’autres pays qui tentent également de réussir en Russie ?

La France entend jouer un rôle de premier plan pour appuyer la pratique du gouvernement russe de modernisation et de diversification de l’économie. Lors du dernier séminaire intergouvernemental franco-russe, en novembre dernier, nos deux pays ont signé un programme conjoint de modernisation, qui ouvre de nouvelles perspectives de coopération dans les domaines de l’innovation, de la finance, des infrastructures ou encore de la coopération décentralisée. Notre contribution à la modernisation de la Russie s’appuie également sur des projets particulièrement ambitieux, parmi lesquels l’on peut citer notamment le développement des infrastructures touristiques au Caucase du Nord, la participation au projet du Grand Moscou, l’engagement des entreprises et des centres de recherche français dans le projet de ville innovante de Skolkovo, et notre coopération en matière spatiale, énergétique et nucléaire. Dans tous ces domaines, la France et la Russie ont une expérience et des compétences à faire valoir et à partager.

Quels sont les secteurs d’activité dans lesquels les entreprises françaises ont réussi en Russie ? Quels sont les autres secteurs qui, selon vous, vont devenir plus importants dans les années à venir ?

Dans le domaine industriel et commercial, les dernières années ont été caractérisées par un grand dynamisme dans des secteurs très variés : l’agro-alimentaire, la finance, l’aéronautique, mais aussi l’immobilier. L’année 2011 a été marquée par l’aboutissement de projets revêtant une très grande importance, économique tout autant que symbolique : le premier lancement de la fusée Soyouz depuis la Guyane et l’inauguration du gazoduc Nord Stream qui relie la Russie et l’Europe. Il me faut également saluer la création du Centre franco-russe pour l’Efficacité énergétique, qui a pour vocation de mettre en relation des entreprises françaises et russes désireuses de travailler ensemble sur ce vaste dossier. Enfin, je suis intimement convaincu que la France et la Russie ont tout intérêt à continuer de partager leurs connaissances et leurs compétences dans des domaines d’avenir à forte valeur ajoutée tels que le nucléaire, l’aéronautique ou encore la pharmaceutique.

Il y a de nombreuses entreprises de taille importante qui travaillent en Russie. Que doivent faire la Russie et la France pour accroitre le nombre de petites et moyennes entreprises françaises dans le pays ?

La Russie est assurément une terre d’avenir pour les petites et moyennes entreprises françaises, dont la présence sur le territoire russe augmente d’année en année. Nos institutions publiques se doivent de les soutenir et de les conseiller, et de leur prouver que faire des affaires en Russie ne relève en rien de la gageure et s’avère tout-à-fait rentable. Lorsque nos petites et moyennes entreprises surmontent leurs éventuelles préventions à l’égard du marché russe, elles y brillent par leur créativité et leur efficacité. La vigueur de notre relation économique dépend tout autant de la réalisation de grands projets que de la multiplication des liens unissant nos petites et moyennes entreprises aux sociétés russes. Les grandes sociétés françaises jouent à cet égard un rôle d’entraînement en attirant les PME françaises autour de leurs projets, en Russie comme ailleurs à l’étranger.

Renault-Nissan va accroître sa participation dans Avtovaz, ce qui va entraîner des investissements importants dans l’industrie automobile russe. Le gouvernement français a-t-il pris part à cette décision et quels facteurs ont-ils poussé la décision d’investissement ?

Cette décision stratégique a été prise exclusivement par Renault-Nissan. Elle s’explique par plusieurs facteurs, le plus important étant à mon sens un contexte économique russe tout-à-fait favorable, qui connaît une forte croissance depuis plusieurs années et se caractérise en particulier par l’élargissement des classes moyennes. Selon des projections récentes, presque trois millions de véhicules seront vendus cette année en Russie. L’on comprend dès lors l’intérêt manifesté par les grands groupes automobiles français en général et Renault-Nissan en particulier pour la vitalité du marché russe.

2010 était l’Année de la Russie en France et l’Année de la France en Russie. Comment cette Année a-t-elle eu une influence sur la relation entre les deux pays ? Quels sont les objectifs de l’Année culturelle russo-française ?

L’année de la France en Russie et de la Russie en France a permis d’organiser une multitude d’événements à caractère économique, culturel et scientifique dans nos deux pays afin de célébrer notre amitié et de mieux nous connaître en vue d’aborder ensemble les grands défis des décennies à venir. Dans le prolongement du grand succès du versant culturel de cette année très spéciale, les autorités de nos deux pays ont décidé d’organiser en 2012 des saisons de la langue et de la littérature russes en France et de la langue et de la littérature françaises en Russie. Cette série d’événements s’articule autour de plusieurs thèmes, la langue et la traduction, les rencontres littéraires et la langue en milieu scolaire. J’invite ainsi tous les Russes intéressés par la langue et la culture françaises à prendre connaissance du programme particulièrement étoffé de manifestations prévues en Russie, qui réserve une place importante à tout ce qui a trait à la jeunesse. Ces saisons linguistiques et littéraires reflètent la nature profonde de la relation franco-russe : un enracinement dans une tradition d’amitié irrigué par un attrait l’un pour l’autre constamment renouvelé.

publié le 27/06/2012

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