Interview de L.Fabius à "France Inter" et "ITele/Europe1"

« France Inter »

Attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo

Q - En quoi la France est-elle différente ce matin de ce qu’elle était hier ?

R - Je pense qu’elle est plus forte. C’est un paradoxe formidable alors que nous avons connu un drame épouvantable au milieu de la semaine dernière.

<...> C’était un moment d’unité et de fierté nationale.

J’étais dans la manifestation aux côtés des dirigeants étrangers <...>.

Quels sont les mots qui m’ont frappé et les thèmes ? Unité nationale absolument extraordinaire. Unité internationale : le quart des dirigeants du monde étaient là autour de nous. Liberté, le thème commun : ce qu’on entendait, c’étaient les libertés, que ce soit par rapport à la liberté d’expression, de la presse, par rapport à la liberté religieuse. Citoyenneté : c’était la France qui était mise en avant, c’était la patrie. Fermeté : la façon dont on a accueilli les policiers.

Et, finalement, au bout de tout cela, la fierté. <...>

Q - Est-ce qu’on a sous-estimé la virulence de l’antisémitisme en France dans la population, dans les médias et au gouvernement ?

R - Non. On ne l’a pas sous-estimée mais il faut lutter contre l’antisémitisme - encore une fois, ce n’est pas une opinion et c’est pénalement répréhensible.

L’une des grandes leçons de la gigantesque manifestation, mobilisation d’hier, c’est le respect des religions et, en même temps, c’est la plus grande illustration que l’on pouvait avoir de la défense de la laïcité. Je pense qu’il faut réapprendre dans nos écoles ce qu’est la laïcité. Nous avons là, nous la France, un trésor dans les mains, c’est-à-dire la séparation entre l’ordre religieux et le politique… Chacun peut avoir sa religion ou pas de religion, c’est le domaine du privé mais, pour ce qui concerne le temporel, la seule communauté que nous avons c’est la citoyenneté. C’est un trésor extraordinaire et il faut le défendre.

Pour ce qui est de tous ceux qui sont les fanatiques et les ennemis de la religion, il faut être extrêmement dur à leur endroit, que ce soient les antisémites, que ce soient les antimusulmans, que ce soient les anticatholiques. Non ! Les religions ont le droit de cité et les religions sont des religions de paix.<...>

Je voudrais dire que ce qui m’a frappé hier - et je ne suis probablement pas le seul -, c’est qu’il y avait de nombreuses personnes pour lesquelles c’était la première manifestation. Il y avait beaucoup d’enfants pour lesquels cela va de soi, mais aussi des personnes d’un certain âge. La première manifestation, c’est très important. On se la rappelle parce que c’est, d’une certaine manière, la première confrontation collective que l’on a avec la vie civique et le fait que cette première manifestation soit unitaire, bon enfant, laïque, patriotique, cela va marquer une génération. Vous citiez les générations « Charlie » tout à l’heure, je pense que cela peut exister. <...>

Que l’une des premières libertés soit la sécurité, c’est quelque chose que l’on sait depuis la révolution française et pour ceux qui l’auraient oublié il faut le rappeler. Je pense que les Français aujourd’hui - ils l’ont manifesté encore hier - en accueillant d’une façon très forte et positive les forces de sécurité - le disent. Il n’y a donc pas d’opposition entre les deux.<...>

Q - Quand les différents pays européens se décideront-ils à aider la France dans ses interventions militaires surtout dans des pays d’Afrique menacés par les sectes islamistes, Boko Haram et compagnie ?

R - Certains le font mais insuffisamment, vous avez raison. C’était un grand effort de notre diplomatie que de dire aux Européens que la France fait ce qu’elle doit faire, elle agit pour l’Europe mais il ne faut pas que nous agissions seul, je vous rejoins tout à fait.

Syrie - Irak - Qatar

<...>
Q - En tant que ministre des affaires étrangères, réfléchirez-vous finalement à renvoyer des troupes en Syrie pour aller combattre les terroristes là où ils sont ?

R - Je défilais hier aux côtés du président Ibrahim Keita, le président du Mali. Il me rappelait que le 11 janvier 2013, c’était le jour où nous avions décidé d’envoyer des troupes au Mali pour lutter contre le terrorisme. L’une des raisons d’être de la politique extérieure de la France, c’est de lutter contre le terrorisme. Nous l’avons fait au Mali, nous le faisons sous forme de protection aérienne en Irak car Daech y est présent et c’est le rôle de la France d’aider la population irakienne à se défendre.

En Syrie, vous savez que nous aidons l’opposition modérée, nous sommes évidemment radicalement contre Daech mais nous pensons qu’il faut agir d’une manière telle que cela ne favorise pas M. Bachar Al-Assad. Pourquoi ? Parce que si la Syrie n’a le choix qu’entre M. Bachar Al-Assad comme dictateur et Daech, le groupe terroriste, la Syrie, pendant de très nombreuses années, sera déchirée, divisée et les Syriens et les populations voisines, notamment les Libanais, en seront les victimes.<...>

Il y a aussi l’idée, et c’est celle que nous tentons de mettre en avant avec beaucoup de difficultés, qu’il faut une solution politique. Quelle sera-t-elle ? Ce ne sera pas uniquement l’opposition modérée parce qu’elle n’est pas, à elle seule, capable de prendre le pouvoir. Ce sera certains éléments du régime - mais pas M. Bachar Al-Assad - et l’opposition modérée pour que chaque communauté - les alaouites, les chrétiens et d’autres - soit représentée en Syrie et que l’unité du pays soit maintenue.

« ITele/Europe1 »

Q - Bonjour. Comment une marche nationale, républicaine, devient une marche et un sommet mondial contre le terrorisme ?

R - Il est vrai que la situation est exceptionnelle. Les événements qui se sont produits cette semaine, les attaques terroristes sont d’une gravité qui n’a pas de précédent. La réaction des Français, et maintenant la réaction du monde, est également sans précédent. Cet après-midi, Paris sera la capitale mondiale de la résistance contre le terrorisme, et de la défense des libertés. Ce sera vraiment la marche mondiale des libertés.

Alors pourquoi ? Parce que chacun comprend, en France, mais aussi à travers le monde, que c’est la France qu’on attaque, à cause de ce qu’elle est et de ce qu’elle fait. Qu’est-ce que la France ? C’est le pays des libertés.

<...>La France est la terre des libertés, c’est un pays qui, partout dans le monde, agit pour défendre les libertés. On dit parfois que c’est parce que la France est présente à l’international qu’il y a des attaques terroristes. C’est l’inverse ! Si nous sommes présents au Mali, si nous sommes présents en Irak, c’est pour lutter contre le terrorisme. On ressent tout cela aujourd’hui.

<...> Lorsqu’on sait qu’il y aura beaucoup de dirigeants des pays arabes, des pays africains, cela prouve que la France n’est pas simplement une nation de 65 millions d’habitants, c’est le résumé de la liberté dans le monde et de la lutte contre le terrorisme.

Q - Comment cela a été possible, comment cela a été organisé ?

R - D’abord, comme je le disais il y a un instant, la planète entière a été frappée par la barbarie. Ensuite, la France ce n’est pas une nation comme les autres et, à travers le monde, les dirigeants se sont rendu compte qu’il fallait qu’ils soient là. Ensuite, c’est une affaire d’organisation, c’est le travail du président de la République, du Premier ministre, du mien.

Cet après-midi, en voyant toutes ces personnalités rassemblées, on se dit à la fois que la lutte contre le terrorisme est une cause mondiale et que la France est une nation qui compte dans le monde.

<...> Les terroristes veulent deux choses, et il faut faire exactement l’inverse de ce qu’ils veulent. Ils veulent nous effrayer et ils veulent nous diviser. Nous devons résister et nous devons être unis. C’est vrai pour la France et pour l’ensemble du monde. C’est carré, c’est simple, c’est clair et c’est notre ligne de conduite.

<...>En ce qui concerne la religion des terroristes, la vraie religion des terroristes, ce n’est pas l’islam, qu’ils trahissent et qu’ils insultent ; leur seule religion, c’est la barbarie. Il faut éviter les amalgames. Il faut s’élever avec force contre tout ce qui pourrait relever de l’islamophobie <...>

R - Mais bien sûr ! Il faut que chacun d’entre nous, tous ceux qui ont une responsabilité ou les citoyens qui n’ont pas de responsabilité particulière dans l’État, refusent ce discours. Vous, vous êtes des journalistes et vous êtes doublement touchés, parce que quand on assassine les journalistes, c’est toujours un double assassinat : on assassine une personne, et on assassine la liberté d’expression. <...>

Mais, Messieurs les Journalistes, comment se définit un citoyen français ? Il se définit par son appartenance à la France, il ne se définit pas en disant qu’il est juif, musulman, catholique ou agnostique. Il l’est dans sa sphère privée. Nous avons un trésor extraordinaire que nous sommes parmi les seuls à posséder : la laïcité. Chacun a la religion qu’il veut ou pas de religion ; et puis il y a l’ordre de l’État. Eh bien, il faut continuer sur cette ligne, et la réaffirmer.

publié le 22/01/2015

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