Entretien accordé au quotidien Rossiskaïa gazeta le 19 juin 2012

Monsieur l’Ambassadeur, les élections présidentielles viennent de se tenir en France. Quels changements faut-il attendre dans les relations économiques franco-russes ?

L’élection d’un nouveau Président de la République n’aura pas de conséquences sur le développement de nos relations économiques, auquel contribuent essentiellement des entreprises privées. Ceci posé, il est évident que de bonnes relations entre Etats ne peuvent qu’être bénéfiques à leurs entreprises : de ce point de vue, il n’y aura pas de changement dans la relation franco-russe, qui reste très importante à nos yeux. Membre du conseil de Sécurité de l’ONU, du G8, du G20, la Russie est le plus grand pays d’Europe et un acteur incontournables des relations internationales : la France, qui participe activement à ces enceintes, le fait en travaillant en étroite coordination avec la Russie, avec qui elle entretient un dialogue régulier sur tous les sujets globaux. Elle continuera de le faire à l’avenir, et continuera à travailler au renforcement de sa relation avec la Russie.

La voie de résolution du problème lié à la crise de la dette dans la zone euro va-t-elle changer ?

L’objectif ne changera pas : les Etats européens, dont la France, doivent réduire leurs déficits publics et conduire pour ce faire des réformes nationales étroitement coordonnées avec les décisions prises par les 27 à Bruxelles. Deuxième économie de l’UE, la France continuera de s’impliquer activement dans la recherche de solutions en privilégiant la méthode du dialogue et de la consultation avec nos partenaires européens, dont l’Allemagne.

La France est l’un des partenaires commerciaux stratégiques de la Russie. Sur quels projets va-t-on miser cette année ?

En 2011, la France était le 8 ème fournisseur de la Russie avec une part de marché de 4,4% qui est en fait très proche de celles d’autres partenaires stratégiques de la Russie. Au cours des 10 dernières années cette part de marché s’est maintenue malgré la concurrence des grands pays émergents. Elle s’est en particulier accrue dans les secteurs à haute valeur ajoutée comme l’aéronautique et la pharmacie. En ce sens, l’acquisition de biens français à forte composante technologique est aussi un vecteur de la modernisation de l’économie russe. D’une manière générale nos exportations vers la Russie sont très diversifiées et cette tendance se poursuivra.

L’année dernière, la Russie est devenue le plus important marché d’Europe en termes de production alimentaire, devançant la France, l’Allemagne, la Grande-Bretagne et d’autres pays. Vos entreprises prévoient-elles d’accroître leur participation à nos marchés de production ?

Le marché russe est effectivement un grand marché marqué par un développement rapide de la production locale, que ce soit l’élevage (viande et produits laitiers) ou les cultures céréalières. Il y a par ailleurs une forte demande en Russie pour des produits français tels que les vins, les fromages, certains produits transformés à base de viande ou bien encore dans le domaine des poissons ou crustacés, sans parler des animaux de races qui peuvent permettre aux élevages russes de se développer. La Russie demeure donc un marché très intéressant pour la France, dont l’offre vient en complément de la production locale. La volonté des professionnels français du secteur de l’agro-alimentaire est autant, sinon plus de s’implanter sur le marché russe que de développer leurs exportations sur des produits. Par ailleurs, la France est également importatrice de certains produits agricoles (comme des jambons ou les poitrines de volailles) pour laquelle elle est déficitaire. La Russie pourrait à l’avenir avoir une place en tant que fournisseur de tels produits.

Depuis 2003, la France n’a enregistré que 10 projets d’investissements russes. Pourquoi aussi peu ?

Les choses évoluent. D’une part, nous constatons qu’un nombre croissant de sociétés russes sont en phase d’internationalisation de leurs activités, notamment vers l’Europe. La France se positionne aujourd’hui comme une porte d’entrée privilégiée des investissements russes, à la fois pour le marché européen mais également pour couvrir la zone Moyen-Orient et Afrique de leur activités. Deuxième pays d’accueil des investissements directs étrangers en Europe, la France est de par sa situation géographique, la qualité de ses infrastructures, de ses services publics et sa législation économique et fiscale une destination idéale pour les entreprises russes qui souhaitent se développer à l’étranger.

Aujourd’hui on compte une trentaine d’entreprises russes sont déjà implantées en France et ce chiffre est en augmentation. Traditionnellement plutôt concentrées dans les secteurs du tourisme et de la restauration, les investissements russes en France s’étendent aujourd’hui à de nouveaux secteurs de l’économie, comme les logiciels et prestations informatiques, l’aéronautique, le ferroviaire. Deux exemples me viennent immédiatement à l’esprit pour illustrer cette évolution : Doctor Web, leader en Russie dans la conception et la commercialisation de logiciels pour la sécurité informatique (antivirus), a implanté son siège européen à Strasbourg ; Aviazapchast, groupe russe spécialisé dans le transport international et la maintenance de matériel aéronautique civil, a ouvert son premier bureau européen à Paris. La France est un marché porteur et une plate-forme pour coordonner des flux d’import-export d’équipement aéronautiques en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient. Vous le voyez, les investisseurs russes sont les bienvenus en France !

Les questions relatives au partenariat énergétique entre la Russie et l’UE sont-elles toujours une priorité pour la France ?

L’énergie est naturellement un domaine important de notre coopération bilatérale, comme en atteste la création récente du Centre franco-russe d’efficacité énergétique, qui vise à promouvoir les transferts de savoir-faires innovants entre nos deux pays en facilitant la réalisation de projets communs en Russie. L’innovation est également au cœur du projet Schtokman, qui associe Total à hauteur de 25% aux côtés de Gazprom et de la compagnie norvégienne Statoil. La décision finale d’investissement n’a pas été encore prise, mais c’est somme toute assez logique pour un projet aussi complexe dans un contexte économique encore incertain.

Quant au projet Nord Stream, dont GDF-Suez est actionnaire à hauteur de 9%, il se déroule comme prévu. Après une mise en service réussie en novembre 2011, la pose du second gazoduc sera achevée en 2012, permettant d’exporter 55 milliards de mètres cubes de gaz par an sur les marchés européens, qui bénéficieront d’une voie d’approvisionnement supplémentaire.

La France attache énormément d’importance au développement dans sa présence dans les régions russes, où je me rends le plus souvent possible. La Sibérie ne fait pas exception. C’est une région riche en ressources naturelles et qui dispose d’un fort potentiel humain, et dispose donc de nombreux atouts susceptibles d’intéresser nos entreprises, qui sont toujours plus présentes dans la région : la France est le premier fournisseur de la région de Krasnoïarsk, les sociétés françaises ERDF et Veolia ont obtenu les concessions des réseaux de distribution d’électricité de distribution et de retraitement dans la région et la ville de Tomsk, le nouveau terminal de l’aéroport de Novossibirsk est conçu par Aéroports de Paris, l’un des plus grands centre de recherche et formation du leader mondial des services parapétroliers, Schlumberger, est installé à Tioumen.

Nous savons qu’un certain nombre d’entreprises françaises ont manifesté leur intérêt pour le projet « Skolkovo ». Des centres de recherche vont-ils être ouverts avec la participation d’entreprises françaises ?

Skolkovo est très attractif pour les entreprises françaises : Alstom va y établir un centre d’innovation et prévoit d’installer à Skolkovo des activités de recherche développement dans le domaine de l’énergie, de la transmission d’électricité ou des transports ferroviaires et urbains. L’avionneur EADS développe aussi ses activités de recherche à Skolkovo. D’autres entreprises françaises sont également intéressées, ainsi que les organismes français de recherche que nous souhaiterions voir participer aux 15 centres de recherches de Skolkovo Tech, et que nous incitons à déposer des dossiers de candidature.

La coopération économique franco-russe se concentre avant tout les segments à haute valeur ajoutée, aussi notre intérêt pour des initiatives telles que Skolkovo est tout naturel. Il se retrouve dans notre coopération scientifique, car recherche et développement économique vont de pair.

publié le 27/06/2012

haut de la page