Conférence de l’Ambassadeur Pierre Lévy au Centre Eltsine à Ekaterinbourg (30 septembre 2020) [ru]

À l’occasion de son déplacement à Ekaterinbourg les 28 et 29 septembre, l’Ambassadeur de France en Russie, Pierre Lévy, a été invité par le Centre Eltsine à prononcer une conférence sur le thème de « La France, l’Union européenne et la Russie ». Son intervention a été suivie d’un échange avec la salle.

Discours de l’Ambassadeur

Centre Eltsine, Ekaterinbourg – 30 septembre 2020

Mesdames et Messieurs,
Chers amis du Centre Eltsine,

Je suis très heureux de vous parler ce soir dans le cadre du cycle de rencontres sur l’Europe, organisé à l’occasion de la présidence allemande de l’Union européenne. Arrivé en Russie en janvier dernier, je n’ai eu que deux mois de vie normale, avant le début de la pandémie. Je regrette beaucoup de n’avoir pu découvrir votre pays comme je le souhaitais, en raison de la crise sanitaire.

C’est ainsi ma première visite à Ekaterinbourg. Comme vous l’imaginez, je suis très honoré de représenter la France en Russie avec laquelle mon pays a des relations très anciennes et profondes. La mission est passionnante et je suis conscient de l‘ampleur de la tâche. C’est avec un grand intérêt que je viens à votre rencontre.

La pandémie de la Covid-19 a bouleversé nos vies et nos activités. Elle nous met face à une épreuve que nous avons réussi à traverser grâce à au courage et à la solidarité. Courage et solidarité au sein de nos sociétés, avec le dévouement exceptionnel, en France comme en Russie, des services de santé et des services publics en général. Solidarité entre les pays, avec notre coopération bilatérale qui se développe dans le domaine de la santé, avec aussi l’entraide dont nous avons fait preuve entre la France et la Russie et entre les pays européens, pour le rapatriement de nos ressortissants notamment.

C’est aussi dans les époques sombres que se fait jour avec davantage d’acuité la mémoire de la fraternité d’armes entre les peuples français et russe, tout comme la mémoire du sacrifice immense des peuples de l’Union soviétique, qui demeure vivace, en cette année du 75 ème anniversaire de la victoire contre le nazisme.

C’est dans la crise, aussi, que se dessine parfois un nouveau chemin. Après la victoire, nos nations alliées ont formé le système des Nations Unies, au sein duquel la France et la Russie portent une responsabilité particulière en tant que membres permanents du Conseil de Sécurité. Nous qui sommes les enfants de cette paix, nous devons nous rappeler combien elle est fragile, et faire tous les efforts pour la préserver, en premier lieu à travers un esprit de coopération et le respect du droit.

Car, selon les mots du Ministre des affaires étrangères français Jean-Yves Le Drian, « le monde d’après la Covid-19 risque d’être exactement le même monde, mais en pire ». Cette formule n’exprime aucun fatalisme mais, bien au contraire, la détermination à agir. Il est important, en effet, que nous prenions conscience du risque, pour œuvrer à éviter la réalisation de cette vision.

Une compétition mondiale encore plus intense émerge entre les Etats-Unis et la Chine. Comme l’a rappelé le président de la République à l’Assemblée générale des Nations Unies, nous assistons aujourd’hui à l’effondrement de nos cadres de coopération, à l’affaiblissement du multilatéralisme, à l’exacerbation des fragilités dans le monde.

C’est la raison pour laquelle le président de la République a entrepris, il y a un peu plus d’un an, un effort particulier pour réengager Moscou sur les objectifs de sécurité. La préservation de la sécurité du continent européen est cruciale pour nous tous. Les Européens doivent rester maîtres de leurs destins, et cela implique d’y travailler avec la Russie, quand bien même les relations sont parfois difficiles. Il ne saurait y avoir de sécurité en Europe sans ou contre la Russie. Comme l’a dit le président Macron à Vilnius, avant hier, "si nous voulons construire la paix durablement sur le continent européen, il nous faut travailler avec la Russie". Le Président de la République a aussi déclaré à Riga aujourd’hui qu’il fallait être deux pour dialoguer et donc cela dépend aussi de la partie engagée d’avancer ou pas.

Malgré d’importants désaccords et incompréhensions avec la Russie, nous devons éviter la séparation de peuples réunis dans un même espace géographique, partageant une histoire commune. Lancée à Bregançon, lors de sa rencontre avec le président Poutine en août 2019, l’initiative du président de la République, d’ « agenda de confiance et de sécurité » vise, sans naïveté ni complaisance, et dans un contexte difficile, à établir progressivement avec la Russie une relation solide et constructive fondée sur nos intérêts de sécurité. Nos chefs d’Etat sont convenus d’entretenir un dialogue régulier. L’agenda de confiance offre un cadre pour traiter toutes les questions, y compris les plus délicates.

Il y a bien sûr les grandes questions concernant la stabilité stratégique, la lutte contre la prolifération, le terrorisme. Il y a aussi le développement d’axes concrets de coopération, par exemple en matière de climat et dans des domaines d’excellence de nos deux pays, tels que l’espace ou le nucléaire civil.

La France est résolument engagée dans ce processus positif de dialogue et de construction de la confiance. Chez nombre de nos partenaires cependant, les préventions vis-à-vis de la Russie restent fortes, c’est un sujet très diviseur entre les européens, tant nous avons de peine à surmonter les différends qui surviennent au fil de l’actualité. Notre démarche ne va pas de soi pour les pays amis de la France. Il faut les comprendre. Il nous faut encore convaincre, et concilier notre approche avec les perceptions de nos partenaires de l’Union européenne. Il importe aussi de reconnaître et respecter la diversité des expériences historiques. L’Europe est en effet notre premier cercle de solidarité.

Face aux nombreux défis que je viens d’évoquer, la France a fait et continue de faire le choix de l’Europe, un choix qui se fonde sur une histoire partagée et des intérêts communs et qui constitue un prolongement de valeurs universelles portées par la France en faveur de la paix, de la démocratie et des droits de l’Homme. Dans un contexte géopolitique fait d’incertitudes, c’est notamment à travers son engagement au plan européen que la France entend trouver des réponses aux grands défis de notre temps – changement climatique et développement durable, réponse à la crise sanitaire, défense et sécurité, migrations.

La vision française est, selon une expression chère au Président français Emmanuel Macron, celle d’une « Europe souveraine » c’est-à-dire une Europe à même de protéger ses citoyens et de peser sur la scène internationale.

Afin d’atteindre cet objectif, le « couple franco-allemand » ou bien le « tandem » - comme disent nos partenaires allemands dans une perspective, certes, moins romantique – a évidemment un rôle crucial à jouer. Bien entendu, la France et l’Allemagne ont parfois des traditions, des sensibilités et des points de vue différents, mais c’est justement lorsque la France et l’Allemagne parviennent à les surmonter et trouver des compromis que l’Europe peut avancer. Comprenez-moi bien, il ne s’agit pas de prendre des décisions en franco-allemand qui s’imposeraient ensuite à l’ensemble de nos partenaires européens mais bien de formuler ensemble des propositions au centre de gravité européen qui permettent de réunir un consensus et faire progresser l’Europe vers davantage d’unité.

La réponse apportée par l’Europe à la crise sanitaire que nous traversons me semble être une parfaite illustration de cela. Certes l’Europe a, dans un premier temps, été frappée de stupeur et réagi en ordre dispersé avec notamment des mesures non coordonnées de fermeture de frontières. Toutefois, l’impératif de solidarité s’est très vite rappelé à nous et je pense en particulier ici aux patients français qui, au plus fort de la crise en France, ont été accueillis et ont reçu des soins dans les hôpitaux allemands ainsi que dans d’autres pays de l’Union européenne.

Au-delà de ces initiatives de « solidarité de fait » entre deux Etats membres c’est dans la réponse aux bouleversements sociaux et économiques que la solidarité européenne entrera pleinement en action. Pour la première fois de leur histoire, les Etats européens ont en effet pris la décision en juillet dernier de s’endetter en commun pour faire face à l’après crise avec l’adoption d’un plan de relance de 750 milliards d’euros dont 390 milliards de subventions destinés aux régions et secteurs les plus touchés par la crise. Ce plan de relance marque un véritable tournant et correspond à un quasi doublement du budget européen pour les 3 prochaines années. Certes la négociation de ce plan a parfois été compliquée mais c’est à nouveau parce que la France et l’Allemagne ont travaillé ensemble et proposé un projet ambitieux qu’il a été possible d’aboutir à une réponse à la hauteur des enjeux.

A côté de ces avancées, l’Europe continue de faire face à des défis tels que le Brexit ou la crise migratoire et la présidence française de l’Union européenne au premier semestre 2022 s’inscrira bien entendu dans la continuité des efforts des présidences précédentes. La question du renforcement de la capacité de l’Union européenne à gérer des crises qu’elles soient internes ou externes et à défendre et protéger ses intérêts continue de se poser avec acuité. Dans un monde où les tensions sont multiples, l’Europe doit faire entendre sa voix. Elle dispose d’instruments de poids comme la coopération au développement qui la situe avec ses Etats membres au premier rang mondial. L’Union européenne déploie aussi des missions civiles et militaires de gestion de crise, comme par exemple actuellement au Sahel ou en Méditerranée orientale avec l’opération Irini de contrôle de l’embargo sur les armes concernant la Libye. Ces actions s’inscrivent dans la mise en œuvre de sa politique étrangère commune et le dialogue entretenu avec les partenaires avec lesquels elle fait face à des défis communs en matière de sécurité. C’est là tout le sens de l’agenda de confiance et de sécurité entre la France et la Russie qui vise à une meilleure compréhension réciproque au service de la sécurité du continent européen. J’ajoute enfin que ces actions européennes s’articulent avec l’OTAN dont 21 de ses 30 membres appartiennent à l’Union européenne.

Les relations économiques entre nos deux pays sont le meilleur témoignage d’un partenariat de premier plan.

La France bénéficie d’une position ancienne et stratégique en Russie. Nous sommes notamment le premier employeur étranger et l’un des premiers investisseurs étrangers : hors zones à fiscalité attractive, la France était en 2019 le 2ème investisseur étranger en stock (22,1 Mds USD) après le Royaume-Uni.

Notre coopération économique s’appuie sur des partenariats majeurs dans les domaines énergétiques (Total vient d’annoncer la finalisation du schéma d’investissement sur le projet Arctic LNG 2, qui se trouve à l’extrême Nord du district fédéral de l’Oural), dans l’aéronautique, dans l’automobile (partenariat structurant entre Renault et AvtoVAZ) ou encore dans le nucléaire, le spatial, l’agroalimentaire et la distribution.

Dans l’Oural, les entreprises françaises présentes reflètent la rapide transformation des villes au cours des deux dernières décennies post soviétiques : construction par Bouygues du magnifique Hyatt d’Ekaterinbourg décoré par le cabinet français Valode et Pistre, implantation de nos plus grandes marques de distribution (Auchan, Décathlon, Leroy-Merlin, LVMH), Danone, Deloitte, Saint-Gobain, Schneider Electric, qui est à l’origine du système électrique de ce magnifique bâtiment du Eltsine center.

Nous constatons depuis quelques mois un regain d’intérêt de nos entreprises pour la Russie, qui est soutenu par la nouvelle orientation que le président de la République a appelé de ses vœux, malgré les difficultés engendrées par la crise du Covid.

Le volume de nos échanges a bien progressé depuis 2017 : il s’élève désormais à près de 15 milliards d’euros en 2019 [même s’il est principalement porté par un effet-prix, lié à l’augmentation des prix des hydrocarbures]. Néanmoins, la France a un déficit commercial structurel vis à-vis de la Russie, du fait du poids de l’énergie dans nos échanges, mais ce déficit s’est réduit en 2019 (de 4 Mds à 3 Mds EUR). Notre part de marché est toutefois en baisse sur la décennie écoulée, à 3,5% en 2019 contre 4,7% en 2009. La France est le 8ème fournisseur de la Russie et son 3ème fournisseur européen.

De nouvelles possibilités de coopérations et de contrats s’offrent aux entreprises françaises dans les domaines de l’innovation (industrie du futur, économie numérique), de la santé (accompagnement de l’allongement de la vie), des transports (nouvelles mobilités) et de l’accompagnement dans la transition écologique de la Russie (y compris la gestion des déchets, l’efficacité énergétique et la finance verte, et le développement de la filière hydrogène).

L’un de mes objectifs est bien sûr d’encourager la coopération franco-ouralienne dans tous les domaines, notamment économique, même si ma visite a lieu dans un contexte particulier. A travers mes rencontres, hier et aujourd’hui à Ekaterinbourg, avec les équipes du gouverneur et avec différents représentants de la communauté d’affaires, je souhaite que ma visite contribue renforcer les liens économiques entre la France et cette belle région.

Au-delà des perspectives de coopération économique, je sais que l’Oural entretient de longue date de forts liens culturels et universitaires avec la France. Je crois que mon intervention est d’ailleurs retransmise en direct à l’Université fédérale de l’Oural dont je salue les étudiants. Je formule le vœu que les échanges franco-russes entre Universités puissent reprendre rapidement une fois la crise sanitaire surmontée. Ils incarnent l’avenir de notre relation.

Dans le domaine culturel, le plus bel exemple de coopération est la Folle Journée d’Ekaterinbourg, qui s’inspire de la Folle Journée de Nantes. Elle avait réuni en 2019 quelque 35 000 personnes dont peut-être nombre d’entre vous.

Nous sommes aussi présents à la « Nuit ouralienne de la Musique » (juin), à la « Biennale industrielle d’art contemporain de l’Oural » (événement d’art contemporain d’envergure internationale dans des lieux industriel variés) et au festival de danse contemporaine « Na Graniy ». Des artistes français se produisent régulièrement à la Philharmonie, au théâtre de marionnettes. Les équipes du consulat et de l’ambassade sont à votre écoute pour évoquer de futurs projets de coopération culturelle. Je suis sûr que ces échanges peuvent être encore développés, et je le souhaite pour le plus grand plaisir du public d’Ekaterinbourg.

J’espère que vous avez bien compris la conviction profonde qui m’inspire à Ekaterinbourg et en Russie : il y a beaucoup à faire, ensemble.

Je conclue ainsi pour laisser du temps à vos questions. Je vous remercie pour votre attention.

publié le 02/10/2020

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