Commémoration du centenaire de la guerre de 1914-1918 : l’armée russe dans les albums de famille en France.

Le 30 juillet 1914, le Tsar Nicolas signa l’ordre de mobilisation générale. En dépit d’un ultime échange de télégrammes entre Nicolas et son cousin, le chancelier allemand envoya le 31 juillet à son Ambassadeur à Saint-Pétersbourg un dernier ultimatum qui fut transmis au gouvernement russe à minuit. Le 1er août à 19 h (heure russe), la guerre était déclarée à la Russie par la voix de l’Ambassadeur Pourtalès.

L’un de nos collègues, diplomate de l’Ambassade de France, fait revivre pour nous, ici, des souvenirs de famille qui illustrent la proximité franco-russe pendant ces années de guerre.

J’ai bien connu ma grand-tante Madeleine : née en 1897, elle est décédée en 1992, après une vie bien remplie. Nous avons habité dans le même appartement parisien. Parmi les souvenirs qu’elle racontait volontiers, celui qui l’a probablement le plus marquée était son travail comme volontaire de la Croix rouge auprès des soldats de l’armée russe hospitalisés à Cannes pendant la première guerre mondiale. Madeleine nous a laissé un album avec des photos et des documents de l’époque que nous conservons précieusement dans notre famille. Alors que nous commémorons le début de la Première guerre mondiale et l’entrée de la Russie dans ce terrible conflit, voici, cent ans après, quelques souvenirs d’une époque disparue.

Madeleine a 17 ans lorsque qu’éclate la Première guerre mondiale. Elle a eu son baccalauréat depuis peu et décide, comme de nombreuses jeunes Françaises d son âge, de s’engager bénévolement pour la Croix rouge. En 1916, elle commence a travailler à l’Hôtel continental de Cannes qui a été transformé en hôpital militaire (« Hôpital russe no 203 ») pour les éléments du contingent russe, venus coopérer avec l’armée française dès le début de la guerre.

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Hôtel continental de Cannes

A leur contact, Madeleine apprend quelques mots de russe et reçoit dans cette langue de nombreuses déclarations d’amour de ces militaires qui l’ont rebaptisée « Siostritchka Maroussia » (« Petite sœur Marie »).

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Madeleine (au centre) « en pleine Russie »

Plusieurs traits de ces soldats ont frappé ma grand-tante.

D’abord, bien entendu, l’attachement de ces hommes à leur pays. Ils sont très inquiets des nouvelles qui parviennent de Russie, par la presse ou par les rares lettres qu’ils reçoivent. L’armée de l’empire est composée d’hommes venus d’horizons très divers : il y a ainsi au côté des officiers russes, des soldats ukrainiens, polonais, des Caucasiens. L’hôpital est international puisqu’on retrouve même un infirmier serbe. On y commémore la fête nationale américaine le 4 juillet 1917 pour marquer l’entrée en guerre des Etats-Unis au mois d’avril.

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Un autre trait est leur attachement à la religion. Ces soldats sont tous très pratiquants. Les offices de Noël et de Pâques sont célébrés comme il se doit. Pour qu’elle puisse prier avec eux, le sergent Michel Slepnieff a transcrit en alphabet latin les prières orthodoxes d’avant et après le repas :


Molitva peredobedom : Otche vsech nata gospodi oupoviechi i-ti daechi nam pichou. Voblagovolenia , i otverzaechi chedrou roukou svou i ispolnaechi vsacoco chivot

Molitva posle obeda : blagodarim ta christe boche nach aco nasitil na zemnich blag tvoich i nelechi nas nebesnova tvoego tsarstvia

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Noël russe, 7 janvier 1917

Inquiets et coupés très souvent de toute information concernant leurs familles restées en Russie, ces hommes aiment se réunir pour atténuer leur mélancolie ou le sentiment de désœuvrement dans lequel leur santé fragile les maintient avant qu’ils ne repartent au front. Certains d’entre eux ont des instruments de musique et jouent de la balalaïka, dans les tenues appropriées.

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Groupe de musiciens, 1917

Madeleine les peint en aquarelle :

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Joueur de balalaïka

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Soldat russe à Cannes, 1917

Pour la fête de mardi gras, avant Pâques, des soldats jouent une pièce de théâtre :

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Pièce de théâtre pour mardi gras, 1917

La presse locale se fait aussi l’écho de leur passage. Un journal note ainsi leur « attitude singulière » : « Il fait chaud, très chaud depuis quelques jours… Les Russes, habitués à un tout autre climat en souffrent sans doute davantage [censure]. Les baignades effectuées par eux sur nos plages dans un costume absolument primitif et même sans costume du tout, sont totalement prohibées en France. Nous recevons à ce sujet de nombreux lecteurs et lectrices, des pères et des mères de famille, des plaintes absolument justifiées, dont nous nous faisons l’écho bien volontiers. Nous comptons que les mesures qui s’imposent vont être prises immédiatement ».

Mais ces faits divers sont rares. Madeleine nous a parlé de la dignité de ces hommes, de leur grande élégance et courtoisie. Après leur départ de Cannes, nombreux étaient ceux qui écrivaient à ma grand-tante pour lui donner de leurs nouvelles. Plusieurs de ces lettres se sont conservées :

« Chère Mademoiselle, si vous voulez savoir ou l’on m’envoie maintenant, je n’en sais rien encore, peut-être vers la ville d’Orange, ensuite vers Salonique sur le front, mais nous ne connaissons pas les dates de ces déplacements », 20 octobre 1917, Nicolaï Tcherepanov.

« Bonjour chère Maroussia, les nouvelles de Russie sont actuellement peu encourageantes, il n’y a plus de pain à Moscou et à Saint-Pétersbourg », 19 novembre 1917, Stiepan Parfienenkov.

« Bonjour chère sœur, A présent par la grâce de Dieu, ma santé va mieux, ce que je vous souhaite du fond du cœur. Nous sommes toujours au même endroit, dans la petite ville de Bligny », 20 juillet 1918, Pierre Cheremeteff.

Difficile de savoir ce que sont devenus ces militaires passés par l’hôpital militaire de Cannes. Certains sont probablement morts sur les fronts en France ou ailleurs, d’autres ont peut-être rejoint les rangs de l’Armée blanche ou sont retournés en Russie. D’autres encore ont peut-être fait souche en France, parmi les dizaines de milliers d’émigrés russes que la France a accueillis après la révolution bolchevique. Grâce à eux ont perduré les liens tissés entre la France et la Russie. Madeleine pour sa part a toujours gardé le souvenir de ces hommes braves, venus combattre en France au côté de l’armée française.

Un petit-neveu de Madeleine, aujourd’hui diplomate en poste à Moscou

publié le 27/08/2014

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